En zone inondable

Publié le par la freniere

Sur le seuil de la résignation,
je hurle dans un porte-voix cabossé
pour des éclopés aux tympans fendus.
Dans la queue de l'ouragan,
je subis la brutalité des débris,
j'encaisse la fureur des décombres.
Je transforme en engrais
les petits tas de désolation
que je ramasse à la pelle en turlutant
et je pisse contre le vent
pour éteindre l'incendie
qui menace de dévorer
le musée de la portance.
Les éclats de verre
des fenêtres fracassées,
les bardeaux émiettés
des toitures en souffrance
et les gouttières bosselées
dans la rouille des échecs
jonchent le champ de ruines
et moi, je tente de semer
la renaissance nécessaire
en jetant à pleines poignées
des mots coupants et salissants
dans le vent échevelé de nos détresses,
des petits bouts de phrases
qui iront germer dans la terre brûlée
de nos paniques ancestrales.
J'écris au tracteur en zone inondable.
J'écris au sécateur
dans une forêt de bois mort.
Dans un procès tempétueux
qui n'en finit plus,
je témoigne sans relâche
sur le banc des damnés,
sorte de Sisyphe
contre-interrogé par la Couronne,
et je crache en postillons grasseyés
des foudres qui ne touchent plus personne
et des lambeaux d'histoires oubliées.
Au son de la guimbarde
et du ruine-babines,
je regarde le corbillard du destin
rater la courbe et finir sa course
dans le clos du condamné.
J'écris malgré les menottes,
malgré les menaces.
Je grave une grève de la faim
dans un cabaret en fer-blanc,
le grand cabaret burlesque de l'inanité.
Si seulement il pouvait
pleuvoir des émeutes...

Jean-Francois Carrier

Publié dans Poésie du monde

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