Les scies serrent les dents

Publié le par la freniere

Il y a des pays où même les scies serrent les dents sur la misère. Il faut ces outils pour mâcher le pain noir et dur des pauvres. Face au temps qu'il me reste à vivre, face à la raison marchande, aurais-je encore longtemps le courage d'être fou? La terre est au plus mal. Les drapeaux sont berne sur les châteaux d'Espagne. Les mats de misaine pourrissent. Les baleines se suicident. Les bateaux en bouteille font naufrage. Les névés fondent et les icebergs finissent par couler. Dans la salle du destin, il ne reste que les miettes. Mon carnet se disloque. Les mots se cachent sous les ratures. Les mots s'échappent. Les mots s'écrasent l'un sur l'autre. Je danse entre les arbres sur la musique des cigales, le croassement des rainettes et l'appel discret des musaraignes. L'odeur des cèpes me rappelle celle du crayon-feutre. Assoiffé du lait des rêves, je tète le sein maternel du sommeil. Les jours intenses ponctuent les pages de ma biographie, laissant des taches de doigt, des pâtées d'encre noire, des cicatrices, des ratures, des traces d'AVC. Je me croyais de glace, mais un jour, j'ai pleurer sans arrêt, jusqu'à renaître de mes larmes.

J'aimais côtoyer les chevreuils qui sortent des ravages pour brouter l'herbe fraîche, les limaces pataudes qui bavent sur le sol, les oiseaux aux ailes infatigables, les outardes et les oies blanches qui reviennent du Sud et vont nicher dans le Nord, les furets que l'on ne voit jamais mais sucent le sang des poules, les urubus, ces espèces de vautours, dépouillant la peau des bêtes tuées par les autos, ratons laveurs, porc-épic, sconses aventureux traversant la route sans regarder de côté. L'enveloppe du corps s'amincit pour endurer le soleil. Tous les battements de coeur remplissent la forêt, celle qui mousse dans son verre de verdure, celle qui pousse à même les racines. J'ai beau m'y attendre, l'éclosion des fleurs m'étonnera toujours comme celle des jeunes filles qui deviennent femmes, la croissance des plantes, la vérité du temps que n'use pas le chagrin. Les insectes remuent dans les strates oubliées. La nature avec ses plantes et ses bêtes, sa flore et sa faune se dirige vers le ventre maternel de la terre. Chaque printemps est une renaissance. Au souvenir des jardins, tout un trésor de bricoles me revient en mémoire, tuyaux d'arrosage percés, vieille bêche rouillée, pelle rongée par le temps, arrosoir aux trous mal embouchés. J'avais clôturé mon dernier jardin pour pouvoir laisser mes bêtes en liberté, mais mon cochon Arnold savait ouvrir la porte. Je n'avais qu'à prononcer son nom et il sortait en refermant la porte. Il revenait une demi-heure plus tard croyant m'avoir floué. J'ai passé l'été à lui crier après. J'étais encore une terre en attente, prête à accueillir les graines et les semis. J'ai maintenant le front ridé des terres en labour qui ne donnent plus rien. À quoi bon remonter les années jusqu'à ce temps béni. Je dois vivre au présent, non envier le passé. Il y a des jours où je cherche mon nom dans la rubrique nécrologique. Ne m'y trouvant jamais, je vis d'un peu d'espoir, d'espace et de mots nus. Je veux garder en vie le murmure de la langue parmi les bruits du siècle.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article