Sur les épaules d'un poème

Publié le par la freniere

La vie commence par un cri et finit dans le silence. Entre les deux, les hommes s'efforcent de parler. Entre les jours avec et les jours sans, ils se débrouillent comme ils peuvent. Certains semblent porter l'existence sur le dos comme un fardeau trop lourd. D'autres sautillent, légers comme le corps d'un ange. Tout dépend du langage, même les gestes posés. La vie n'est pour certains qu'un immense chagrin d'amour. On a beau tourner la langue dans sa bouche, triturer les voyelles, tordre le cou des phrases, maquiller les visages et mordre les images, ce que l'on cache dévoile qui on est. Certains moments ressemblent à des prières. Le col de chemise déboutonné, je bois un grand coup de blues, une rasade de spleen. Les téléphones n'arrêtent pas de biper. Les appels de portable à portable sont une autre manière de conjurer l'angoisse. Une phrase me berce et me prend dans ses bras. Je grimpe sur les épaules d'un poème. Je pars et je reviens sans cesse comme les hirondelles. Les mots se mélangent d'une langue à l'autre. Tout ce qui en jette m'énerve. Je préfère la tige d'un pissenlit à un bouquet de roses, l'argot des pauvres à la langue de bois de ceux qui sont élus, la canne à pêche du quidam à la matraque du policier. J'ai vu ce matin un chien avec un portable à la gueule. Avec qui parlait-il? Quels mots d'amour mâchouillait-il? Tombait-il sur un os? J'avance toujours muni d'un carnet et d'un livre. On ne sait jamais quand les mots frappent. Des phrases s'accrochent au cœur. L'horizon pénètre entre les pages d'un livre. La terre est pleine de vie, pleine de songe et de sang. Le temps et l'espace sont une même route, celle d'où chacun essaie de s'échapper.

Le film des images, la bande-son des oiseaux, le montage des mots finissent par faire un livre. Je filme au ralenti. Cadrer ne suffit pas. J'ai comme un zoom dans les yeux entre les flashs et le décor, les marées du silence, un lent mouvement de caméra, les fondus enchaînés, la dictée de la prose ou bien la poésie en espadrilles de vent. Sourd aux klaxons des autos, j'écoute chanter le coq et crisser les poulies. J'écoute la parole claquer des dents. J'entends les rats danser dans la cale du cœur et les souris courir dans le grenier de la tête. Quelque fois l'âme donne peu à voir. Il faut tout deviner. Un encrier traîne au milieu du bureau entre une pierre et un pot de fleurs, un petit bocal rempli d'amour et de mots doux, de misère et d'injures, de colère et d'espoir. La plume du cœur saigne sur la page. Mon odorat traverse des frontières olfactives, les parfums de la vie, les odeurs de sexe et de sueur. L'éternité se cache dans les plis du vivant et l'infini au milieu du fini.

On ne pense pas pareil à chaque bout du monde. Vus d'avion, les quartiers pauvres semblent sourire. C'est au sol qu'on voit leurs ecchymoses, leurs entailles, leurs dents cassés et le sang des blessures. Après un long voyage dans la vie, je n'ose pas déposer mes valises. Le manque d'amour laisse le cœur en manque, laisse la haine tracer la route, laisse les chiens mordre les anges. L'homme grandit en mesurant sa petitesse. Pourquoi ceci? Pourquoi cela? Pourquoi ces maux au lieu des mots? Je n'ai plus guère de journées devant moi, mais j'en ai plus derrière qui ne serviront plus. Je suis d'un pays froid. Dans la boussole du monde, je suis comme l'aiguille aimantée par le Nord. Je suis un chien crotté pissant sur les statues et mordant les mollets de ceux qui mettent en laisse. Une ombre dans mon dos cherche ses pas. Le temps jette ses heures dans une corbeille vide. Tous les pas s'agrandissent à même le chemin. Les mains veuves d'une main et les bras orphelins se cherchent une accolade. Je manque d'alphabet pour la lecture du monde. À treize ans j'étais sur un solex, soixante-trois ans plus tard je marche à pied, mais j'ai connu le ciel et le plancher des vaches, les montagnes russes et le désert, les montres molles et l'alphabet. J'ai couché sous les ponts entre l'encre et les mots, sur les pages d'un cahier entre les in-quarto et tout les invendus. À l'écrit ou à l'oral, on en revient toujours à dire des conneries. C'est pourtant là que se cache le vrai.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

38

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article