Une semaine de cent ans (extrait)

Publié le par la freniere

photo: Philippe Boite

photo: Philippe Boite

Loin de tous ceux qui parlent fort, ceux qui possèdent et dépossèdent, loin de ces morts repliés sur eux-mêmes, de ces forêts sans arbres au décor en transit, du clinquant des vitrines et du strass des stars, loin de ces hommes aux pieds de cendres, je me sens bien ici parmi les traces de chevreuils et les fragments d’écorce. Même l’orage me rassure. Le soleil est en place. Les corneilles tournoient. Les chiens réclament leur pitance. Les chats se font les griffes sur le sofa du jour. Perché sur un baril, un colibri fait sa toilette. Appuyé sur le poteau du temps, j’ai cinq ans, quarante ans, soixante ans. Qu’importe. Je suis comme un enfant qui s’apprête à marcher. Je prends la main du vent pour avancer d’un pas. Le bonheur est peu de chose, l’odeur du café, la rosée du matin, la terre mise en mottes, deux ou trois fleurs en botte, les émois d’un petit coeur devant l’immensité. J’appuie mes mots sur du papier comme des pas sur l’infini. La différence entre les différences n’est pas celle qu’on voit. Mes mots s’enfoncent dans la terre. Mes phrases ont des racines. Je lis entre les lignes comme un arbre dans le ciel. Tel une abeille avide, j’enfonce mon crayon dans le coeur d’une fleur pour en extraire le suc. Je suis ivre de vie.

L’homme qui marche, l’homme qui lit, l’homme qui rêve, il devient ce qu’il voit. L’homme qui danse, l’homme qui pense, l’homme qui panse la blessure des arbres, il devient ce qu’il est. L’homme qui rit, l’homme qui prie, l’homme qui s’étonne, il regarde le monde avec des yeux d’enfant. L’homme debout sur une terre assise soulève de ses bras la ligne d’horizon. Lorsque j’avance du bout de mon crayon, j’essaie d’être cet homme. Le ciel se mêle aux yeux. La terre colle aux semelles. L’air et l’eau s’entremêlent dans le désir de vivre. Il passe sur ma langue un peu de sel, un peu de vent, un peu de larmes aussi. Les mots goûtent les fruits quand je mange une pomme. Petit moteur de vie, le coeur étouffe et se reprend. Quand il a des ratés, je lui donne une bise. Je marche avec les chiens dans le sous-bois rougi. Je bois des yeux la couleur du temps pendant qu’ils coursent des fantômes. Il est rare que je remplisse tant de cahiers. Ce lieu est comme un homme qui écrit. Chaque geste laisse un mot. Chaque regard laisse une trace. Les pas se parlent entre les lignes. Tout est sens. Tout est signe, du plus insigne au plus prégnant, du plus infime à l’infini. Je n’écris pas contre la mort. J’écris pour être dans la vie.

Jean-Marc  La Frenière

à paraître bientôt aux Éditions La Draiglaàn

 

Publié dans Prose

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Gertie 25/06/2018 15:31

Ouf ! Quelle poésie !
Ta poésie est ma bouée de sauvetage... l'essence de ma route et le col roulé pour affronter le vent...et plus plus.