Bruno Bourdiol (Odile)

Publié le par la freniere

Bruno Bourdiol (Odile)

Bruno Odile est parti, plus loin que "l’intériorité de la foudre qui l’accablait". Il est parti, mais ce qu'il a été reste dans l'intégralité de sa langue car Bruno avait une écriture, la sienne : inimitable. Elle s'abreuvait au langage sur-humain, je veux dire qu'aucun de ces mots, aucune de ses phrases, ne venait du verbiage coutumier des hommes, son encre portait un cri puisé dans un subconscient d'humanité pétri d'espérance, de refus de résignation, pour n'être qu'à hauteur d'âme, dans l'immatérialité d'un ressenti aussi puissant qu'éblouissant.
Pourtant, Bruno n'est pas parti, lisez ses mots, son cri est l'absolue poésie, chacune de ses phrases est un joyau ; visitez et revisitez ses écrits, rendez vous sur son site "La colline aux cigales".
Voici quelques mots glanés au hasard de ses textes :

"Nos ventres collent au ciel et l’étoile que nous occupions a rendu l’âme de l’autre côté de l’univers. La terre se souvient de la consolation qu’elle a tenue dans son calice. Il nous faudra encore mille ans pour bouturer de la lumière sur le fin fond de la solitude. Nous n’avons rien appris qui ne soit une défaite sans harnais. Nous sommes le fouet de la brume et nous incarnons l’imperceptible mouvement d’une poésie incrustée sur les parois du miroir."

Bruno a aujourd'hui déposé sa robe de douleur, il a épousé son habit de lumière,
il est avec nous, lisez-le, et si la tristesse est là, c'est parce que la coquille vide des apparences nous cache la vision de l'essentiel, car oui, Bruno est là.


Jean-Michel Sananès

 

Le plus difficile c'est de se dire : "Il est parti". Formaliser que plus jamais nous ne referons ce vieux monde au téléphone ou par courriel, plus jamais nous ne débattrons ensemble de l'espoir ou de la trouée possible de la joie, plus jamais nous ne nous rencontrerons sur un salon du livre. Parce que, pour le reste, je sais que tu écris déjà dans la lumière, que déjà tu parles philosophie avec les anges, qu'encore ta verve chaleureuse et généreuse enveloppe l'espace. Je sais que tu es là, dans l'intersidéral de la pensée agrandie, dans l'accomplissement. Mais ta fulgurance à signer le dernier mot du dernier livre, ce point dans ton texte, cette phrase arrêtée en plein vol, sont une interrogation, une griffure sur la page. Et je suis sans voix. Sidérée. Pourtant, je te sais, plus présent que jamais dans cette amitié nôtre. Et je te sais là-bas, comme tu fus ici : vivant.

 

Ile Eniger

 

Derrière la porte.

Un jour sur terre, le swing de la misère
Dégoulinant de l’étagère à ampères
Illuminera les dernières miettes
Les restes d’un festin et les verres vides
De la clémence enlacée en paupiettes
Sur la table « nostre » dépitée de lipides
Le flux du pain chaud aux rizières du pauvre
Le combat du ventre chez le concierge du cri
Des images flottent entre les dents du loup
Ce n’est pas chez toi, mais chez les autres
Ce n’est pas du blé, cela ne fait pas un pli
Des images flottent encore où l’hostie n’est plus
La souffrance efface la bouche à la morgue de l’élu
J’ai peur du crouton rassis posé sur la braise du rêve
Et s’achèvent les souffles mal éteints dans cette trêve
Où plus rien ne jaillit où plus rien n’est une maladie
Je brandis le cercle de feu où jadis s’allumait la vie.

Rien, il n’y a rien. Ce qui manque est confiné dans l’oubli et ce qui est présent s’oublie parmi le monde qui peuple l’univers. Rétréci à l’extrême, une part de nous-mêmes reste emballé dans les surprises du jour à venir. Et personne ne les voit ni ne les entend.

Rien, pas même le vide pour compenser une solitude forcenée et tout à la fois désuète. Les regards juxtaposés évoquent un monde perdu. Les mains tendues expriment la quête éperdue. Le corps tout entier cherche l’aptitude nécessaire à l’obtention de l’absolu. La mie de nos sens tombe du ciel comme des parachutes multicolores que les astres rejettent de leurs espaces. Nous sommes ensemble et cependant dissociés.

Nous marchons vers ceux qui n’existent plus et nous ne le savons pas. Notre ignorance est le berceau de ces remouds qui nous bourlinguent à ne plus savoir ce qui est réel de ce qui ne l’est plus. L’exil sonne comme une cloche qui a perdu son tocsin. L’unité de soi résonne au fond du trou noir. Plus le rien se répand et plus notre chair ressent sa matérialité avec une intensité toute particulière.

Chalandage de l’équivoque, tout et rien se multiplient comme des tags sur les murs noirs de l’incompréhension. Nous marchandons nos âmes sur le rideau des chiffrages offensés. Des nœuds de marins enserrent nos valeurs endémiques et nos rêves se mélangent aux cordes à linge de l’improbable.
A l’ode du jour, les itinéraires désespérés laissent place à l’Avenir. Seules dans la contrition, nos mémoires affamées conservent le souvenir d’harassantes solitudes. A la croisée des larmes et des sourires de joie, la vie qui a cédé laisse place à de nouveaux horizons. Demain ne cesse d’empirer sur de larges promesses sulfureuses. Le souffle chaud de nos aventures terrestres s’évade en de larges bouffés d’espoir. Parce que demain est un autre jour. Parce que demain est l’émancipation de toute surenchères immédiates. L’Avenir tient dans ses bras l’ombre de tous nos secrets. L’Avenir s’oppose aux lâcher-prises pulsionnels et s’offre à la réjouissance d’existence. Vivre s’insurge comme les flammes de la Saint-Jean claque les portes à la brutalité de l’hiver. Chacun se cherche dans cette humanité déshumanisée. Chacun s’apitoie sur son sort avant de pouvoir rompre la chaîne qui nous boulonne à un passé qui nous ne ressemble plus.

Adieu ma terre fondatrice et mon jardin
Adieu maison brûlante et joutes controversées
J’ai jeté l’espoir par deçà la lampe d’Aladin
Pour enflammer l’horizon de son discrédit ouaté.
Tant que la haine et l’indifférence pactiseront
Pour taguer les bouquinistes de la lumière
Pour pourfendre les joies spontanées
Crédulité et innocence des jours heureux s’enfuiront
Avec les papillons et les lucioles manœuvrières.

La joie fréquente les passerelles verdoyantes et les trajets phosphorescents qui inondent nos ciels brumeux les soirs de consternation. Pas de bouderies mesquines, pas de sillages entachés de grises mines ! L’émotion précède tout penchant au désarroi. Le sentiment d’exister plus haut que le simple fil des mortels nous ôte toute équivalence. Nous sommes oiseau sur les nuages chargés de grêle, nous sommes les voltigeurs rescapés du désastre, nous sommes les anges habités par le circonflexe des états d’âme. Minéral, la rivière emporte sur son chemin, les cristaux de nos Adn. Et, nous le savons instinctivement, il nous faudra creuser, creuser mille fois avant de retrouver un centième de ces pépites. Un pied sur chaque rive, nous tendrons nos bras et nos poings pour crier notre détresse conjurant le sort. La vie a plus d’un jeu dans son sac. Elle s’arbitrera de son élan combatif. Elle perdurera, seule, comme une jeune mère bravant la déroute et protégeant l’enfant logé dans ses bras.

- Bruno Odile -Tous droits réservés ©

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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