Être ensemble

Publié le par la freniere

J'ai souvent le goût d'écrire, du plus creux de l'intime jusqu'à la page blanche, du plus profond à l'ascension du monde. Il y a tant de trucmuches inutiles, de chaises vides, de choses avides, de babioles, de babioles, de babioles, de petits riens que l'on vend à la tonne. Parmi ce bric-à-brac restera-t-il des moments pour rêver, pour créer, pour aimer? Il doit sûrement y avoir un au-delà des choses et des objets. Je me méfie des certitudes, des rectitudes, des attitudes. Je n'ai jamais pris les études au sérieux. Je vois des ombres comme la mienne se méfier de la foule avec ses règles dérisoires et ses articles de loi. Elles creusent dans la vie pour trouver la lumière. Elles s'échinent et s'acharnent à faire du sens et du sensible. Elles ne s'adaptent pas aux chaînes commerciales, aux chaînes de montre, aux chaînes de télévision. Elles préfèrent les chaînes de montagne aux chaînes de montage, les champs de trèfle, les chants du monde. Elles préfèrent le feu central aux néons éphémères. Que reste-t-il quand les choses partent? Aucune avenue ne se donne la main. Aucune route ne se fait l'accolade. J'avance sur des moignons de routes qui ne vont plus nulle part. Je racle du crayon le tréfonds de mon âme. C'était un temps où je marchais beaucoup. Je marchais. Je marchais. Je marchais sans savoir où aller. C'est dur pour le bonhomme comme on dit. C'est vlimeux pour le corps. C'est vargeux pour le reste. Durant ce temps d’itinérance je vendais mes mots aux passants de passage. À l'époque chaque dépanneur avait une photocopieuse. J'en faisais des plaquettes d'une dizaine de pages que je vendais 5 dollars. Il m'en coûtait 2 à produire. Cet argent suffisait pour me saouler. Manger était un luxe. J'ai essayé l'écriture blanche ou blanchote sans succès. Je ne saurai jamais écrire comme un vieux, un prof de français, encore moins comme un critique. Je bafouille. Je baragouine au lieu de baratiner comme une baratte à beurre. Mes fleurs de rhétorique montent en graines et mes images descendent comme des ballons crevés.

Que s'est-il passé de la première phrase à la dernière mémoire, de l'amibe à l'abîme? Les militaires ayant détruit jusqu'aux forêts plantent des armes à la place des arbres. Serons-nous éternellement promis à d'autres Hiroshima, d'autres fontes des glaciers, d'autres hécatombes? Il faut changer le monde. Les conditions sont là. Il faut les respecter, faire de l'homme un homme comme un arbre est un arbre, comme une bête est une bête. S'il est normal que les abeilles aient parfois besoin d'être guerrières, il est anormal que les hommes aient besoin de soldats, même de juges, de policiers ou de notaires. Pendant que tous les métro-boulot-dodo se mettent en file d'attente, que les sirènes hurlent à pleins poumons, que le bruit des pistons étouffe les battements du cœur, que les cheminées d'usine laissent flotter dans l'air leur chevelure de carbone, la vraie vie continue. Un petit vent frais raccommode les nuages. Les ongles poussent. Les feuilles repoussent. Mon crâne perd ses poils. Ma plume perd son encre. Les poules picorent. Les maringouins piquent et picossent. Les vieux toussotent. Les averses pianotent sur le clavier des toits. Les insectes pullulent. Les nénuphars jaunissent. Les têtards bougent dans la mare. Les grenouilles croassent. Les corneilles nous cassent les oreilles. La pulpe fait le fruit. Des bacilles flottent dans l'eau du cœur. Des lucioles clignotent. Des fourmis papillonnent. Il fait un vent à écorner les bœufs ou un soleil à sécher les cheveux, un vent du yable ou du tonnerre de Brest. Des libellules se prennent pour un hélicoptère. Les samares des érables ont la tête à l'envers. Un soleil jaune borde les toits. Un chat s'étire dans la pénombre. Les canards cancanent et les cancans font couac. Les coucous font la fête. Les fleurs font la tête sur la tige du cou. Les oiseaux font des œufs et les arbres des nœuds. Des enfants quelque part font des batailles de bouette, de polochons ou d'oreillers. Les éboueurs font du bruit dans l'odeur des poubelles. Il y a longtemps déjà que je mêle mes mots à la sève des hautbois, à la tire des érables, aux muscles des racines, à la terre des pioches, à la morve des mioches.

J'aurai toujours vécu dans des maisons trop grandes, et me voici coincé entre deux lignes, à peine de quoi faire une phrase. Les parenthèses m'étranglent et l'alphabet s'étiole. Quand j'étouffe entre les quatre murs de mon appartement, je n'ai plus à bouger. Je n'ai qu'à écrire, dessiner, faire de la musique, écouter les arbres, caresser l'eau, faire de l'air sans polluer. C'est mon corps que je porte sur mes épaules. Le monde est trop pesant pour qu'un mot le soulève. Il faudrait être ensemble pour apprendre à l'aimer.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

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