À paraître au mois de septembre aux Éditions de la Draiglaan: Une semaine de cent ans

Publié le par la freniere

Il n’est pas nécessaire de marcher sur la lune pour regarder la terre. L’enfant examine le ciel sur une bille de verre, la pie voleuse dans le strass d’un bijou, l’œil d’un chat dans un trou de souris. Entre les lieux communs et le jardin secret chacun met ce qu’il veut. Le café noir attend l’arrivée du matin. Je le boirai d’un trait en soupesant le monde. Nous ferons la lumière avec le bois de l’ombre, l’eau chaude sur le poêle. Dans la tête des chats, les musaraignes courent sous le toit de la terre, impossibles à atteindre, les souris dansent dans le grenier, attendant qu’on les croque. À la table bancale, chaque chaise donne son avis. Elles craquent pour un oui pour un non. La desserte à desserts fait roter son rotin. Les chiens perdent leurs poils. Je perds mes cheveux et mes idées leurs plumes. Le pain perd sa croûte et la nuit ses trésors. On n’ajoute pas de lait à l’eau noire des morts ni de sucre aux injures. Je laisse aux villes leurs références savantes, leurs ventres cousu mains, leur provision d’eau morte, leurs jambes sans conscience, leurs hommes sombres qui réclament la gloire dans le marché des mots, le beurre, l’argent du beurre et la vache toute entière. Je reviens à la chair pensive, à l’épaule des foins, aux branches du lilas qui indiquent le temps, aux jours ronds comme des billes qu’on dirait des cerises, à la vache enragée. Tout est tranquille, la grange avec son foin, la rivière avec l’eau, la chair avec ses os, mon opinel avec sa lame rouillée, les feuilles mortes et le vent. Il pleut des larmes jaunes sur la boue des sentiers. Mon dernier livre est en train de finir. J’écris avec la mine usée d’un crayon qui s’efface. Il part ailleurs avec son ventre à sec. Il laisse tant de mots que je n’aurais pas dits sans le bruit des cascades, le hurlement des chiens, le ronronnement des chats et l’entêtement d’un âne. Je ne dis pas adieu. Je dis à la prochaine. Je reviendrai toujours à la mousse, à la pierre, à la confiance d’un ami, au moulin fantôme qui moud encore le temps et carde l’espérance, aux petits verres de soleil que l’on boit avec l’aube, aux trompettes à bonheur, à la lampe torchère qui ne dort jamais.

 

Jean-Marc La Frenière

 

écrit à la rivière Larochelle sur le Domaine des Cent Ans du 1 au 15 octobre 2014 dans le village d’Irlande au Québec

Publié dans Prose

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