Il y a peu de lettres

Publié le par la freniere

Il y a peu de lettres dans l'alphabet, mais 228 muscles distincts dans la tête d'une fourmi. Le vent agite l'infini. L'espace est en mouvement. Il ne pleut pas vraiment. Une eau conceptuelle inonde mon cahier. L'alphabet flotte dans la moiteur des phrases. Les bouleaux pavoisent comme des upsilons. Une gamme de gammas en rehaussent les tons. Le jour lessive et rince la vaisselle des heures. Des abeilles s'agglutinent sur des ruisseaux de fleurs. Quand il pleut, malgré le bruit de l'eau, les feuilles font dodo endormies par le vent dans le hamac des branches. Le temps pousse de la langue des pelletées de poussière, des traces, des fragments décatis, des débris décrépis. Quand je l'approche de ma bouche, je sens des vignes dans un verre. Est-il à moitié vide, à moitié plein ou rempli d'espérance? J'entends la bête quand c'est du lait ou bien des fruits quand c'est du jus. De virage en croisement, tous les rangs se rejoignent. Vus du ciel, ils ressemblent à un jardin parsemé de maison comme de gros légumes. Chaque arbre a ses pensées. Les miennes ressemblent à celle du vieil orme méditant parmi les verges d'or. Les yeux feuillettent le lac comme un livre liquide. Chaque vague est une page. Les bateaux sont des doigts longeant les phrases. La musique du monde ne cesse pas de changer, de do dièse en si bémol. Le paysage ne cesse pas de chanter, de fa dièse en fadaise. Une clef de sol ouvre la porte sur la portée du ciel. La colline respire par un mince filet d'eau sous sa redingote de pierre. Je rêve. Je joue comme à deux ans, comme à quinze ans, comme à quarante ans. Je débarbouille le réel, le déshabille de sa chape de plomb. Je le promène en culottes courtes à la poursuite d'un cerf-volant. Je commence à peine à mesurer la profondeur du temps, sa lourdeur dans les jambes, les articulations, les os. Le fleuve continue bien au-delà de l'estuaire.

Les abeilles butinent la flore des fossés. Le soleil s'apprête à sauter la ligne d'horizon. Une perche invisible se courbe sous son poids. Les lignes de la main se tracent dans la terre et les poutres pourries. Des fourmis les dessinent ou des termites charpentières. Il fait froid, il fait chaud tour à tour. La chaleur de l'été s'évapore des pierres. Elle fraîchit avec le vent d'automne. Le convoi des nuages circule sans un bruit. Les odeurs se transforment en images, en mémoire, en désirs. On sursaute quand le silence éclate. Le vent se lève. Il tombe des plumes et des samares dans cette colère d'ange. La peau du ciel vire à l'ecchymose. Les tons de rouge, les teints de rose deviennent bleu. Je cherche le soleil, mais il s'attarde comme un vieux sur un banc, un gosse dans un parc, une poupée dans un carrosse cabossé. Il lézarde au hasard. À compter les moutons, je finis par tomber dans un sommeil de laine. Je tricote un semblant de réel avec l'aiguille du rêve, la grande aiguille des heures et l'aiguillage des gares. Le Nord aimante ces aiguilles où je perds des mailles. Le cœur du paysage bat comme une petite cylindrée ou bien celui d'un mastodonte selon l'espace qu'il occupe. Plus on rapetisse, plus le paysage grandit. Il ne faut pas confondre un palais de verdure avec un trou à rats, l'opinel des routards au surin des motards et l'authentique chair de poule avec le cuir des blousons noirs. Je traverse, non pas l'ombre, mais l'aspect négatif de la lumière, la substance noire des choses. Des assassins virtuels y rôdent comme des ombres, des équations sans réponse, des petites roues qui tournent dans le vide comme des montres bancales. L'essentiel émane de l'imaginaire. Je fais des nœuds avec les mots. Je prends la vie au lasso des images. Le visuel et le verbal s'y tissent un nid, l'immense toile des mots. Des ombres échappent à la lumière, à l'éclair des flashs, à l'éclat des néons. Le soleil éternue en proie à une grippe d'été. On l'aperçoit à peine derrière son cache-col de nuages. Le jour n'arrête pas de finir.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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