La traversée du temps

Publié le par la freniere

Les hommes égarés dans la foule, un portable à l'oreille, ce n'est pas la symphonie du monde qu'ils écoutent, c'est sa cacophonie. Ils ont vendu leur âme pour un habit d'emprunt et des trucs à la mode. Je répudie les chaînes et la propriété. Je méprise les spéculateurs et les banquiers. Je vis auprès des hommes à l'abandon. Ils titubent dans leurs gestes. Leurs mains aussi ont peur. J'ai des sursauts de rage devant le capital. Un chat miaule dans ma gorge. Enfermé dans une page, je fais des trous pour voir l'extérieur. Une palette au bout de la langue, j'en vois de toutes les couleurs. Je colorie les mots. S'il le faut, j'échangerai mon unique chemise pour un poème d'amour. Je me perds dans les ruelles humaines, les avenues morales, les sentiers métaphysiques. Je me retrouve dans les caresses féminines et les parcs à jouets. Les arbres ont des haussements d'épaule. Les mots se mélangent aux gouttes, aux flocons, aux pétales. Ils font boire le silence. Je marche avec des pieds dans la tête. Je touche le paysage avec des mains dans le regard, des yeux tout le tour de la tête. Je dors dans l'encre et le papier et je m'éveille dans un livre. Je bois le chant de la rosée dans le murmure des brindilles. Je m'immisce dans la chlorophylle, la sève et les blés érectiles. J'écoute le chant des oiseaux bien avant de les voir. J'entends le bruit de l'eau bien avant de la boire. Je marche dans mon corps et les cadavres de lumière. Toute la nature est aux aguets. Les oiseaux surveillent les vers de terre. La couleur des fleurs attire les abeilles. Les cocons finiront par s'ouvrir et les œufs par éclore. Le sang bat dans les veines et les doigts s'engourdissent. Des bulles montent à la surface de l'eau. Tout commence par le plaisir et la douleur. Que ce soit le bonheur ou le malheur, rien n'est vain si l'on aime.

Les avions voyagent dans l'espace. Je préfère traverser le temps. Les plus vieux marins ne connaissent pas la mer ni les piétons la terre. C'est à peine si les poètes savent les mots. Je tire la langue sur des brouillons comme le ciel qui mobilise les nuages. J'écris en vrac et en pagaille, de bric et de broc, sans bride sur le cou. Je ne corrige rien. L'encre d'un stylo me sert de fil d'Ariane. L'espace fait temps de toute part comme un vaisseau prend l'eau ou comme un seau déborde. Je cloue le temps avec des phrases. Je le transforme en mots. La substance de la vie sera toujours la mort. Chaque paysage est un dessin d'enfant, une chasse aux papillons. Chaque page est un voyage de papier. Un ruisseau coule entre mes lignes avec ses écrevisses, ses truites remontant la frayère, ses galets polis par le courant. Le pointu des sapins égratigne mes images. Les syllabes bavent et les couleurs se délavent sur mon carnet de notes. Chacun sécrète son propre jus, son urine, son urée. Chaque ombre se dilue sous la lumière du monde. Le pays qu'on traverse s'invente à mesure. Le temps n'est pas le même pour tous. Chacun réinvente l'espace pour en faire le sien. Les heures s'avancent comme des ombres, des parfums, des odeurs. Chaque jour, je m'expédie une lettre pour être sûr d'exister. J'écris comme on tousse, comme on crache dans l'eau, comme on boxe les ombres. Je me cache dans les petites lettres noires d'un cahier, entre les parenthèses, dans les brouillons de la marge. Les pages digèrent l'alphabet. Des œufs éclosent dans un nid de lettres noires. Le temps est toujours perdu. Il ne suffit pas d'une madeleine pour le retrouver. Le temps est volatil comme un dessin dans l'eau, une pelote de laine entre les griffes d'un chat, un pop-sicle dans la bouche d'un enfant. C'est en vain qu'on le compose comme un livre, ajoutant des virgules ou bien des conjonctions, soustrayant quelques verbes, conjuguant les secondes. Je cherche les cailloux que l'on aurait semés, les croix de chemin, les noms des rues, les adresses des maisons. Je cherche à rapprocher les bords du gouffre. J'imagine un pont entre deux rives, une métaphore entre deux rimes, un rire entre deux larmes, une phrase entre deux mots.

Les mots, avec leurs images kaléidoscopiques, voient plus loin que les yeux. Le soleil du matin met en fuite les chimères de la nuit. Les fantômes disparaissent dans les vêtements pliés. Le café du matin fait fuir les lutins et les fées. Quand ce n'est pas le soleil, un nuage cogne à la porte. Quand ce n'est pas la marée basse, les bateaux prennent l'eau. Quand ce n'est pas le silence, c'est la peur qui bâillonne les hommes. Toutes les reliques, les religions, les lignes de parti ont une mâchoire en forme de menottes. Je préfère les caresses et les gestes. Il faut tenir au chaud l'encre du cœur, le sang des mots, les sens, les sentiments. Il me faut traverser les ruines du passé, les objets, les phrases, les souvenirs, détecter les mensonges, retrouver les cailloux, les jeux de main, les billes de l'enfance. Il me faut retrousser les manches du passé, compter sur la mémoire des choses, détrousser les habits du malheur, me faire musique dans les bruits, incendie dans l'eau, herbe folle du bitume, foulard de soie dans le linge des pauvres, rossignol dans un trousseau de clés. Je reviens vivre avec les animaux, l'encolure des bêtes, les poils des chevreuils, les dents d'un loup. Je mets le temps contre ma joue. J'entends battre son cœur. J'écoute ses poumons respirer l'air ambiant, de la paille des granges à la paille des bars, des tripes à la ripaille. Ma voix se met en boule dans la douleur des gens, la détresse du monde, la misère des hommes, les bavures du quotidien, les broutilles du présent, la dérive des sens. Je vois l'homme fourbu quand sa sueur se mêle au vin. Je ne peux pas vivre sans mots. Je pêche des syllabes dans le pourquoi et le comment. Je perpétue l'espoir quand les mots colorient les déchets. Je cherche de l'or dans les ordures. Je trouve de l'art dans l'à-peu-près du monde. Une brume laiteuse envahit le paysage. Les yeux sont en orbite. Les iris font de l'oeil. Les oisillons se pratiquent à voler. L'abeille se mouche dans les fleurs. La moindre flaque d'eau est un miroir de poche. Pour aller plus haut, j'ajoute un barreau à la courte échelle, une marche de plus à l'escalier du temps.

Jean-Marc La Frenière

 

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