Une baraque de chantier

Publié le par la freniere

Quand on fait le ménage, on voit sa vie en pièces détachées. L'odeur du linge intime nous rappelle un amour, la vaisselle une fête entre amis. Sept kilomètres du village à ici, vaut-il la peine d'en parler? Une demi-heure et les regards flottent à l'envers des nuages. Un autre monde commence dans l'ombre des sapins. Le chalet fait grise mine comme une baraque de chantier. Les clous détonnent entre les planches et les planchers de pruche. Sur la galerie qui penche, quelques mésanges font de l'action-painting. L'herbe a gagné les marches comme de l'eau qui coule. Les araignées tissent des toiles dans chaque angle des murs. Les branches des arbres semblent le négatif des racines. La chlorophylle monte jusqu'aux feuilles comme l'encre d'un stylo ou la goutte de mercure dans son écrin de verre. Le pommier d'à côté est une dent cariée. Elle branle dans sa gencive de terre. Un vieil hibou s'entête à vouloir tout savoir. Les sapins sont trop verts pour la philosophie. Ils comprennent à peine les messages du vent. Entre les dalles de ciment, les fourmis font la queue devant des plages miniatures. Un renard rôde paraît-il. Je ne sais quel oiseau fait entendre son chant. Je n'entend plus que lui quand le pic bois quitte son arbre. Une fourche de vélo rouillé traîne encore sur le sol parmi les ruches éventrées. Un ours a fait fuir les abeilles. La tache d'encre des murs tache les doigts des cueilleurs et le sang des framboises se mêle au sang des ronces qui grafignent la peau. Je cultive un jardin de paroles, des mots à fleur de bouche. Il suffit de passer à la ligne et dessiner le décor. Je le fais sans personnage, sans histoire. Le plus petit pays devient un continent. Entre des packs de bière et des livres cornés, je bricole ma vie comme je le peux avant qu'on ne m'impose une carte de crédit. Mon prochain départ sera le grand départ. Il se fera sans boîtes, sans meubles, sans billet de retour. Les cendres remplaceront les livres. La langue est ma seule maison, ma vraie demeure. J'y ai toujours connu une résurrection.

Mélangée aux cailloux, la terre a peu d'espoir à léguer aux semeurs. Le ciel n'a pas de Dieu à léguer aux prieurs. Les mots sortent des tripes pour me mordre les lèvres J'écris comme un chien. Je me casse les dents sur l'os d'une phrase. Dans un livre, il n'y a qu'à tourner les pages pour aller plus loin. C'est comme tourner la clef dans la porte du monde. Quand il pleut, le ciel mâche des nuages et les recrache en eau. Les gouttières font glou-glou. Des ruisseaux verticaux coulent du toit au sol. Ploc! Ploc! Ploc! Ce sont des gouttes qui toquent sur le toit. Un peu avant l'orage, les vaches s'effoirent sur le sol. Les oiseaux disparaissent. Les loups ont peur des éclairs. Les vers de terre font la fête. Les grenouilles pavoisent. Les gnomes se mettent à l'abri sous le chapeau des champignons. Les libellules font la split sur le miroir du lac.Ils comprennent à peine les messages du vent. Le grenier s'est ouvert sous l'effort des effraies et le chant des chevêches. Ça sent la paille d'écurie, le crottin de cheval et les crottes de souris. Ça sent l'ail des bois, la fougère, l'humidité qui suinte et l'eau tiède où croupissent des feuilles. J'écris comme un enfant. J'ai peur des fantômes et des hommes, des lignes blanches qu'on sniffe et des lignes de parti, des lignes de chiffres et des alinéas. J'oscille entre la naïveté et la métaphysique, l'enfance et l'âge de mes os. Je suis comme l'usnée qui s'accroche à l'écorce, les ulves dans la mer et la vulve des femmes ouverte sur la vie. Je voudrais que les mots fassent la part des choses, les mots loufoques, les mots sérieux, les mots vivants, les mots qui meurent. Je voudrais que l'espoir ait raison de la haine et que la mort ne soit qu'une marche de plus.

J'ai habité longtemps les pages vides d'un livre, les meublant peu à peu, déménageant souvent, changeant la couleur des voyelles, dormant entre les lignes, laissant ma peau entre les parenthèses, faisant mon pain sur la table des matières. Je conjugue sans trêve les choses que j'ai vues, les verbes entrevus. Je vois clair dans l'ombre. J'entends les choses parlementer tout bas, la chlorophylle dans les feuilles, l'espoir du monde quand il se tient debout, le sang des hommes quand ils naissent, le sperme quand ils bandent, les rires quand ils baisent, le sanglot des rêves quand ils dorment, les étincelles dans le feu qu'ils allument, les râles quand ils meurent. Le désespoir des enfants vient boire dans mes mains, mais leur espoir aussi. Slupch. Slupch. Slupch. La terre avale les dernières gouttes de pluie et je ravale ma salive comme on ravale un mur. Je cherche l'homme, mais je ne trouve que ses habits. Il y a beaucoup de morts et beaucoup de misère. C'est un cœur gros que je protège sous ma veste. Des pieds d'alexandrin se cachent dans mes bottes. Un bras de fer s'agite dans chacune de mes manches. Le bonheur ou le malheur se partagent ma plume, les trahisons, les espérances, les taches de sang et les gifles du temps. Dans les pays en guerre, les enfants piétinent les statues renversées, jouent à la balle entre les mines. Certains déchirent l'uniforme que l'on voudrait qu'ils portent et crachent de révolte sur la soie des drapeaux. Malgré l'amour qui nous porte, il faut parfois faire le coup de poing, cracher dans l'eau et se mordre les doigts. Il y a toujours un fleuve au milieu de la rue, une mare, une flaque invisible que seuls les enfants, les clochards et les fous peuvent voir. Leurs paupières ont des ailes et leurs mains vides servent de rame. À force de se taire, à force de parler, les mots s'épanouissent ou bien s'évanouissent. Il faut les remplacer. Les mains qui engendrent les ombres sont les même qui trouvent la lumière.

Jean-Marc La Frenière

 

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