Comme on naît

Publié le par la freniere

Je connais le désespoir pour l'avoir côtoyé. Je couche avec la mort par amour des vivants. Les empreintes sur la sable jettent les bases du futur. On tire sur les enfants des balles de caoutchouc, des bombes fumigènes sur les récalcitrants, du plastic dans l'anus, des doses de poison dans les rivières du monde. On pique à la morphine les poètes enragés. On menotte le printemps. On a mis des barreaux entre le monde et l'homme. On traverse des tombes pour retrouver la vie. J'aime mieux semer du blé pour en faire du pain, de la bière et du rêve. Il y a des mots si simples que je peine à les dire, la vie, l'amour, la mort, l'amitié des myrtilles et des ratons laveurs, le bonjour des nuages, les adieux des étoiles, à bientôt, à demain, le hurlement des loups et le chant des oiseaux. Je sais la pierre et l'eau, les choses qui commencent, les choses qui finissent. Je me garde vivant pour tout ce qui va naître, ce qui s'éloigne de l'argent et de l'orgueil des hommes, ce qui s'éloigne de l'envie pour sauver les enfants qu'on fusille et les femmes qu'on viole, pour ce quignon de pain et ce feu des sarments, cet air d'ocarina aux lèvres de mon père, ces légumes que vend la mère des jumeaux, pour les gestes qui viennent quand on ouvre les bras. Le cœur nourrit les veines, ce meuble cardiaque dans la maison de chair. S'il n'y a plus d'abeilles, tous les pommiers s’arrêteront de fleurir. Je crache mes poumons dans ma barbe à papa devenue poivre et sel. J'ai peur de crever seul dans un lit de fortune tout au fond d'un mouroir, dans un asile de clowns et de vieillards aveugles. Mes lèvres sont usées, mais les mots restent jeunes. Il y a des trésors dans le vide, des trous d'air dans les mots. S'il m'arrive d'aimer ce sera comme on naît.

Je parle avec les mains en l'air. J'écris avec le cœur à l'ombre. J'ai les yeux révulsés des regardeurs avides. J'ai des bras à l'apogée des gestes, mais les jambes trop courtes. Je suis mort si souvent, mais je respire quand même. J'ai titubé longtemps et je titube encore, mais je reste debout au milieu des assis, de boue et de fougère sur la terre des hommes, de soif et de pain noir à la table commune, de bric, de broc et de misère, de faim et de breloques. Je suis resté l'enfant qu'on lapide et qu'on moque, le vieillard sur un banc qui parle aux pigeons. Les mains toujours plus vides, je quête l'absolu. Je mords l'alphabet avec des mots cariés, des phrases endolories, des poèmes aux aguets. Je n'ai pris au sérieux que l'amour et les mots. Le monde court vers sa perte avec ses mains qui lui échappent, sa bouche amputée de baisers, ses pieds qui coulent à pic, ses pas qui marchent dans les clous, d'autres qui tombent dans les trous, les doigts coupés des guitaristes, avec ses poings au ventre et sa marée de sang dans un buisson d'organes, ses chars d'assaut devant des roses rouges et ses drapeaux en deuil, ses gros doigts dégoûtants qui pelotent les filles, sa mémoire agricole rongée de pesticides. Il faut semer du blé avant que Monsanto ne détruise Svalgard. Il fait un froid de canard qui ne sait pas voler. Il titube comme un homme. En hiver, il est normal qu'on cherche la chaleur humaine. Peut-être que la vie reprendra son souffle, que ses cahiers de feu incendieront la neige. Les yeux survivent aux lampes qui s'éteignent. La pluie reste debout quand elle tombe du ciel. Je fais les poches du malheur et je brise ses armes. Avec les doigts en sang, j'écris sur du béton, du bitume et du bois dont on fait les cercueils. Je mâche du cerfeuil entre deux gorgées d'eau. De rat des villes à rat de bibliothèque, je suis devenu rat des champs. De malfrat de bar, de coup de foudre en coup de soleil, de la taverne à l'eau de source, de l'asphalte en chaleur jusqu'à ces herbes qu'on dit folles, je suis devenu pelleteux de nuages, copain avec un loup, berger d'abeilles. Je rampe sur la terre au niveau des étoiles. Je demande un briquet pour enflammer la neige.

Jean-Marc La Frenière

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