Le silence létal des poètes

Publié le par la freniere

Le silence létal des poètes
Les poètes isolés et désintéressés, réfractaires aux honneurs officiels, lorsqu'ils ont fait leur temps, c'est à dire qu'ils sont épuisés par la maladie, leurs excès mais surtout par leur quête incessante d'expérience et de voyances, sont jetés sans états d'âme en pâture aux médecins assermentés qui les bourrent de médicaments, de produits chimiques quand ils ne sont pas charcutés au bistouri ou objets d'expérimentations pour “essayer” de nouveaux traitements. Ils sont placés de force dans des maisons de soins et c'est avec des anesthésiants, des anti-anxiolytiques que l'institution vient enfin à bout de leur révolte ultime, de leur colère conséquente, de leur conscience dissidente.

Christian Erwin Andersen n'est pas content? Doublez la dose de somnifère. Tristan Cabral veut rentrer chez lui? Expliquez-lui que c'est impossible, qu'il n'a plus de maison et qu'il est sous curatelle et qu'aucune décision ne saurait être prise sans le consentement de sa tutrice légalement désignée. faites-lui avaler une dose de barbituriques pour qu'il renonce une fois pour toutes à s'évader. Ici on n'est pas là pour s'amuser. 

Dans notre pays hautement civilisé la prise en charge des exclus, des parias et des plus démunis a été scientifiquement encadrée, avec des normes obligatoires aux conséquences effroyablement inhumaines. Sur la planète entière, les gens de ma génération auront été les témoins plus ou moins consentants du triomphe hypocrite de l'hygiène mentale aseptisant et détruisant l'espace vital de nombreuses espèces vivantes en voie de disparition... jusqu'à leur complète éradication parfois. Des réserves naturelles subsistent ça et là, reliquats d'un monde confisqué.

Deux poètes irréductibles, trop rebelles se retrouvent sur leurs vieux jours retenus dans des établissements spécialisés, abandonnés comme de vieilles idoles décaties dont les écrits à feu et à sang parviendrons peut-être encore - de loin en loin - aux jeunes générations comme les signaux aléatoires d'un autre vie possible, comme des cris étouffés de femmes violentées, des paroles de condamnés, des déclarations d'amour forcenées. Qui veut bien entendre en ces temps de falsification les vérités pourtant si évidentes de ces êtres trop entiers, par conséquent douteux, pour lesquels s'insurger signifie la libération de leurs frères humains! Personne n'y voit d'inconvénients, puisque c'est dans l'ordre admis des choses. L'Etat veille au bien-être de ces naufragés solitaires.

Christian avait émis le voeu d'être euthanasié quand il pouvait encore parler alors que ses bras et ses jambes étaient déjà à demi paralysés. Il avait toujours toute sa tête, sa lucidité tranchante et malgré l'épuisement biologique, il n'avait rien abdiqué, en accord parfait avec ses écrits (poèmes et essais) dévastateurs qu'il n'a cessé de peaufiner jusqu'à ce que ses mains deviennent inutilisables. Son voeu de mourir décemment fut poliment rejeté.

Tristan quant à lui avait manifesté dès son premier livre “Ouvez le feu” son refus de finir dans ce qu'il nommait justement un “mouroir” (il me l'avait écrit dans ses lettres,). Depuis deux ans, il résistait désespérément pour ne pas échouer dans un de ces lieux de la décrépitude crépusculaire qu'il redoutait le plus au monde, lui le défenseur des prisonniers politiques et des internés pour cause d'inadaptation à un monde sécuritaire. Mais la fatalité est coriace. En 2016, il a contre son gré été placé en quarantaine à vie dans une prison médicalisée. Maintenant je vous demande: que valent les desiderata des poètes mal-aimés devant le mur d'acier de la froide raison?

J'ai entendu les appels au secours tragiques de ces deux poètes prodiges et n'ai pu y répondre parce que je ne dispose ni des moyens financiers ni d'un réseau relationnel (à la différence du merveilleux Michel Piccoli qui a pu sauver momentanément le poète André de Richaud du désastre programmé des maisons de retraite ) pour pouvoir mettre à l'abris quelques temps ces deux incompris ce qui aurait pu adoucir leur souffrance.

Baudelaire qui dans les derniers jours de son existence était aphasique avait pourtant trouvé la force surhumaine de dire “Merde!” à la soeur de Charité qui voulut le convertir avant qu'il ne prenne congé. Nerval avant de se pendre laissa ce message qui restera inintelligible pour tous ceux que la poésie rebute: “Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche”. Rimbaud qui n'avait plus qu'une jambe exigea qu'on le transportât sur le bateau (ivre?) qui devait le ramener à Aden alors qu'un chirurgien s'apprêtait à lui amputer la seconde jambe. Nietzsche quant à lui, après avoir subi les coups de fouets effroyables d'un cheval persécuté, se réfugia dans un silence définitif... Et après eux, combien de poètes maudits (la qualification est de Verlaine) jonchèrent les bas côtés  des chemins fleuris de la poésie...? Quelques uns de ces poète réfractaires furent célébrés brièvement de leur vivant, d'autres seront peut être redécouverts à la faveur d'un changement de civilisation puisque les grands mouvements ayant révolutionnés les arts et les lettres entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXème n'ont, jusqu'à présent, pas eu d'équivalents depuis maintenant 70 ans.

Le règne de l'individu égoïste, coupé de ses racines profondes, aura engendré la dictature doucereuse des masses amorphes gavées de psychologies pompeuses et de certitudes dérisoire, l'avènement suicidaire d'une société désensibilisée, abrutie par les bruits de fond amplifiés des bavardages de bonimenteurs à tout crin. 

 

Buenos Aires 2018

 

 
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