Chaque mot compte

Publié le par la freniere

Si je n'aime pas les hommes en foule, en bande, en régiment, je garde des amis. L'un apporte le vin et j'apporte le pain. Avec une pelote de mots, je tricote un mouton. Devenu trop vieux pour courir la galipote, je me réfugie dans l'imaginaire. Une fée se cache derrière chaque ombre. Des images relient chaque pointillé du monde. Il suffit d'un mot pour qu'apparaisse un fleuve au milieu de la table, un jardin entre le sel et le poivre, une montagne sur une motte de beurre. Dans la bouche d'un poète, le savoir devient saveur. Devant l'assemblage des lettres, la distribution des mots, les pages labourées sous la cicatrice des phrases, l'alphabet donne le vertige. Le regard et l’ouïe se mélangent. Mon crayon bafouille parmi les souvenirs. Le silence tout comme la parole varie d'un individu à l'autre. Tous les mots changent de sens selon l'usage qu'on en fait. Lorsque je prie, c'est dans la religion des arbres. Un simple bosquet ou une forêt entière me servent de chapelle. La sève et l'encre se mélangent. Par esprit de communion, je reste à la merci des guêpes et des abeilles. Je me donne à la pierre et au sable, à la fraîcheur des pluies, à la neige et au feu. Il ne sert à rien d'embellir les cadavres et d'éveiller les morts. On doit briser les chaînes, renverser les idoles, redresser l'échine et couper les amarres, fusiller des yeux tous les fuseaux horaires, les pointillés du monde, la géographie du paysage, dessiner au fusain des bourgeons d'abeilles dans les arbres à miel, des pianos dans le bois de rose, des fleurs de rhétorique dans l'orgue végétale, des visions séminales dans la terre à semences, des larmes d'arc-en-ciel dans le dessin du ciel, des nerfs à vif dans le destin des hommes, des cris d'enfant dans le ventre des femmes. Le sexe du regard pénètre le tableau. La main du rêve caresse l'horizon. Les étoiles fleurissent dans le grand pot du ciel. Le cocon du monde se déchire. Le papillon de l'âme s'en échappe. Que devient la poésie au-delà des mots? Que devient-elle face à la réalité? Que s'est-il passé chez Rimbaud pour que le poète boutonneux de Charleville devienne le caravanier du Harrar? On écrit toujours dans la rencontre avec un lieu, là où le rêve se confronte au réel. Les mots sont comme la mousse sur le rocher, les champignons sur l'écorce d'un arbre, la rosée du matin. J'aime les mots qui imitent la vie avec de grands gestes, les larges marges où chacun s'immisce. Il n'est pas nécessaire d'habiller les phrases en bodoni ou en times pour qu'elles soient lisibles. Il y a des passerelles entre les livres, des ponts-levis d'une langue à l'autre. Je gosse encore le bois des phrases avec un bout de crayon. Il y a de la sciure de chêne, de l'eau d'érable, du sang, de la sueur, des miettes de pain et de la vieille poussière sur ma table de travail. Pour écrire un texte, je rassemble des bouts de papier, des tickets, les marges d'un menu, les pages griffonnées sur un cahier d'école, les cartons d'allumettes à défaut d'un carnet. Chaque mot compte dans un poème. On n'a pas à compter les pieds. Il fait nuit sur une page et soleil à l'endos.

Jean-Marc La Frenière

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