Par un matin livide

Publié le par la freniere

Les vents, par un matin livide, par un matin de gueule de bois, se donnent des uppercuts et des crochets rageurs. Les arbres sont saupoudrés de sucre. Le vent prépare ses raquettes. Les oiseaux font du ski. Les ornières se hérissent de glace. Tout tremble sur le pas des portes. Les vents ont beau crier, les chiens japper, ça reste moins violent que la bêtise des hommes. En revoyant le passé, de vieilles blessures s'éveillent. Les cicatrices élancent comme une dent cariée. Un moignon se souvient de la beauté des gestes. Les premières neiges ont recouvert le sol. Où sont passées les routes, les crevasses, les ornières, les mares d'eau stagnante, les butées de pierres délimitant les terres? Les colverts sont partis pour le Sud. Le col vert des arbres est devenu cou nu. Les maigres bouts de bois sont devenus des arbres. Il me suffit de regarder le ciel pour retomber en enfance. Tout va trop vite. Je voudrais étirer le temps, goûter chaque seconde. Peu importe le temps les fleurs restent polies. Les hommes, à force de s'engueuler, trouvent toujours la petite bête, la maudite guerre, les paquets de nerfs. Mes jours sont comptés désormais, je ne le sais que trop. Tous les arbres embellissent la vie, même les vieux avec leurs moignons de branches, les nœuds de bois où les piverts se cassent le bec, les verrues sur les robes d'écorce, les bourrelets au pied bot des bouleaux, les tuques sur la cime dans la laine des hivers, les nids chargés d'oiseaux, l'acné juvénile des ormeaux. Les mots deviennent vrais comme le toucher des mains, la douleur et le sang. Tout les pays, les paysages, les milieux sont d'abord intérieurs. Nous sommes ce que nous habitons, les lieux où nous vivons. Je vais jusqu'au début comme on va vers la fin. Je vais et je m'attarde encore.

Après avoir inventé le vin et l'écriture , après avoir pétri le pain, l'argile et la glaise, pourquoi avoir imaginé l'argent, la bombe et les puits de pétrole? Devant les CRS, les militaires, les mercenaires du pouvoir, la mauvaise herbe de l'amour déchausse les pavés. Il ne suffit pas de faire le mur. Il faut le défaire, faire table rase des prisons. La haine, elle est partout présente, des discours religieux aux slogans politiques. Elle se répand de l'utérus à l'école, de l'école à l'usine. Sous l'emprise de Trump, les Américains ne savent plus que dégainer leurs colts et leurs carnets de chèque pour acheter des balles. Cette échelle appuyée sur un mur, ils en scient les barreaux. Ils escamotent les marches dans l'escalier du temps. Ils vont jusqu'à corrompre l'eau de la charité, moudre le pain avec les crocs d'un pit-bull, mettre des menottes aux frêles poignets du vent. Les fleurs qui se ferment au toucher veulent se garder pures. Celles qui s'ouvrent font la manche et offrent leur pollen. Ce sont les questions et les réponses qui font le corps de l'homme, bien avant l'ossature et la chair. Ce sont les morts qui rendent les vivants si précieux. Le temps s'écoule comme le sang des blessures. J'ai couché longtemps dans une boite de carton, squatté les fonds de ruelle et les bouches de métro, une seringue dans le bras, une bouteille à la bouche, bivouaqué entre les détritus et les rats morts des égouts, le chant des sirènes et les klaxons d'auto, les épouvantails et les bonhommes de neige. Je fumais des mégots écrasés sur le sol. Je marchais avec des mains aux pieds nus, des pieds qui font du pouce, la tête dans les nuages, les tripes aux quatre vents. J'écrivais dans les blancs du silence avec des mots qui courent entre les lignes. La sécheresse du sable n'empêche pas une larme. La vie est belle malgré tout. Les fleurs font des clins d’œil. Les arbres nous saluent. Les biches veulent se faire amies. Je regarde la terre, les feuilles devenues rouges, les nuages qui bougent, les images qui louchent. J'écoute les musiques disposant leurs couleurs, les paroles qui traversent la nuit. La vie défait sa robe. Les stylos bandent dans les images nues.

Les doigts de la brume tâtonnent sur le lac. La colline de gauche a la chemise ouverte. La cicatrice d'un torrent lui balafre l'épaule. J'apprends le langage des routes, la langue des Tziganes. Je scrute la terre de la nuit comme les yeux des taupes. Je hurle comme un loup. Les arbres nous entourent comme de vieux voisins, des vieillards palabrant sur un banc. Une théorie d'enfants babille sans raison. Le temps est en eux comme une graine qui germe, un ballet d'éphémères voulant s'éterniser. Leurs ballons sont des bulles dans le champagne du pauvre. Il y a toujours une fenêtre ouverte quelque part, un feu qui veille, un pain attendant le partage, une chaise espérant qu'on s'assoie, un intervalle de silence dans les bruits de la tête, quelqu'un qui nous attend, une fenêtre ouverte sur la beauté du monde. Il faut trouver sa place à la table des mots. Je laisse à deviner les tatouages noirs sur les épaules du papier. En accord avec les insectes, les racines et le chant des oiseaux, les mots du jour se caressent de la langue. On a beau courir ou cheminer, on reste toujours à mi-chemin. Tout attend d'être dit. Mes doigts s'agitent dans la toison des rêves et le pubis du monde. Toute vie est à colorier par la saleté ou la sainteté. Les deux s'emmêlent dans les gestes de l'homme. Mon avenir est de plus en plus court et mes os se confondent au lichen. Que répondre à la question du monde? Les lettres bougent, des initiales aux italiques, entre les pleins, les déliés, les signes épars de la langue. Lasse de recoudre les secondes, l'aiguille des heures cherche un emploi. Les mots s'accrochent et se déchirent dans mon sourire aux dents cassés. Pour croire aux lutins et aux fées, j'ai les yeux d'un enfant. Pour regarder plus loin, j'ai les grands yeux jaunes d'un loup. Pour la salive et le reste, j'ai les yeux d'une araignée qui veille dans son hamac de soie. La vie émerge des ratures.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

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