La cuillère qui creuse

Publié le par la freniere

La cuillère qui creuse

Pas de grandiloquence, ni de superlatif dans les mots d'Antoine Emaz. Ça n'irait pas avec l'objet. Il travaille le peu avec peu. Taille au couteau. Écope. Rabote. Petits copeaux de mots qui glissent aux pieds du monstre. Il dit l'essence et l'essentiel, le mur de vivre, avec l'arme de chacun, de tous les prisonniers que nous sommes. Il creuse le tunnel, jour après jour, à la cuillère. Il est la cuillère, usée, affutée et coupante. Il est le lierre, le lichen, l'épine. La force des fissures. Il est l'écharde et le chardon.

 

" Ce monde est sale de bêtise, d'injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue; il n'y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J'écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. S'il n'est pas facile d'écrire sans illusion, il serait encore moins simple de cesser et supporter en silence. Donc... J'aime à penser la poésie comme un lichen ou un lierre, avec le mince espoir que le lierre aura raison du mur."

Antoine Emaz , in Esprits Nomades, février 2007

 

Il y a dans chacun de ses mots, de ses vers, de ses livres, l'infime qui résiste. Ce n'est pas un combat, parce que ce serait mentir, il en ainsi c'est toujours le rien qui gagne, la mort et le vide qui l'emporte. Mais ce n'est pas une défaite non plus, il n'y a pas de vaincu, parce que le poème est le mot de celui qui ne se rend pas. Par le beau, par le vrai, par le lucide, par la tendresse sincère des yeux sans illusion, le poème est cette toute petite chose, insignifiante, qui résiste.

 

«D'une certaine façon, ma critique du clinquant de l'image rejoint celle de l'abstraction formelle. C'est privilégier la langue, la faire ronfler pour elle même alors qu'à mon avis, elle devrait toujours être subordonnée à vivre, à la tension de vivre. Il n'y a pas plus d'au-delà de langue que d'au-delà religieux que d'au-delà imaginaire. On est en deçà, point barre.»

Antoine Emaz, Cuisine, éd Publipapier

 

Comme une main sur l'épaule, un moineau du béton, une adventice, une ironie, un sourire revêche, une clope, le poème est ce malgré tout qui nous sauve tout entier pour un instant de plus. Une bouffée d'oxygène. Un minuscule radeau. Une gorgée de vin. Une lettre d'ami. Modeste et indispensable.

 

«J'en reviens toujours à ce constat simple : si un poème ne m'aide pas à vivre, à respirer mieux, alors il vaut moins pour moi qu'une clope ou un verre de vin rouge.»Antoine Emaz, Flaques, éd Centrifuges

 

Au fur et à mesure du temps ses poèmes ont maigris comme un homme éprouvé, jusqu'à ne plus garder que cette braise minuscule, ce grêlon, ce petit rien qui pèse des tonnes, ce rien qui persiste, qui tient tête au rien, cet oiseaux qui refuse de se noyer. Il dégraisse le mensonge. Sans grand geste, surtout sans grand geste. Sans discours, surtout sans discours. Il est ce frère qui refuse de ne pas prendre sa part. Qui ne lâche pas.

 

«ne pas laisser les choses ainsi

on voudrait

on ne lâche pas

ce sont les mains qui abandonnent

on n'a pas lâché

quand on a fini

on est lâché

et bien forcer de laisser

au bout»

Peu importe, éd Le Dé bleu

 

Il y a le poids du vide, en quelques mots à peine, en quelques mots de peine, la pluie dans une flaque grise, le soir qui persiste, le matin des fatigues. Il peut tout dire, l'ennuie, la mort, la maladie, la belle vanité du monde, toutes nos zones grises, mais il les dit avec la douceur et la légèreté d'un colibri qui vient soulager nos épaules. Avec la persévérance tranquille et discrète de l'ouvrier qui se lève chaque matin pour faire sa part de trime, sa toute petite merveille.

 

"Parvenir à être dense avec rien.

Quand on utilise peu de mots, il faut que chacun pèse une tonne."

Antoine Emaz, Cuisine, Publipapier



 

Il dit et il dira, jusqu'au bout. Il écrira jusqu'au bout. L'ordinaire, le pas facile, le pas grand chose, l'indispensable. Le petit vrai glacé. La flamme de la bougie. Le pauvre poème pour la pauvre bête que nous sommes dans le ventre jaillissant des trésors du monde.

«Être là, dans le jardin, sous les grands arbres.

Le feuillage, vu d’en dessous, dans la lumière.
Transparence, mouvement berçant des feuilles.

Beaucoup de choses et d’événements importants
auxquels on ne fait pas attention.


Dans le jardin entouré de hauts murs.»

Sauf, éd Tarabuste

 

Il dit et il dira, jusqu'au bout. Il écrira jusqu'au bout. Tout contre l'incendie. Les limites. Jusqu'à l'ultime de sa propre limite. Et on voudrait le consoler comme chacun de ses mots nous console.


"alors pourquoi encore écrire

si tout doit retourner à une terre battue
un petit feu de langue

au moins pouvoir marcher
et se chauffer
un peu "


III. Limite, Antoine Emaz, éd Tarabuste



(* j'ai écris cet article il y a deux ans pour le site Bookwitty qui n'existe plus à présent)

 

Thomas Vinau

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