Le corps du poème

Publié le par la freniere

Dans mon jeune âge, on nous élevait sous le bénitier. On passait très vite des eaux-mères aux fonds baptismaux, du sein de la mère à la soutane des curés. L'eau du baptême noyait nos fronts. Chaque semaine, il fallait pénétrer dans la boite à péchés. J'ai mis du temps à me débarrasser de Dieu, à faire table rase des hosties. Les souliers du jour sont devenus trop petits pour y glisser les pieds. Les orteils s'y racotillent, surtout le gros orteil du sens. Aujourd'hui, je ne vois plus le monde en treize dimensions, mais en beaucoup plus grand, avec tous les big bang possibles. Il y a plus de signes sur la page que de lignes dans la main. Je présente à la vie le bouquet de mes doigts, le gros pétale du pouce, le petit de l'index. La tige du poignet s'étire vers le ciel. Il pleut toujours des cordes. Elles pendent des nuages à la terre. Leur eau ne gomme rien du temps. Laissés pour compte, de gros nuages loqueteux sont à la traîne. Si l'homme savait écouter, sentir, communier à la vie, il n'y aurait pas de guerre. Il est normal qu'il soit difficile d'aimer. Ne pas faire de tort, écouter les oiseaux, dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, c'est beaucoup demander. Ça prend de l'âme au bout des doigts. Croyant manquer de temps, j'ai ajouté des heures à la semaine des quatre jeudis, quelques jours au mois de février, des minutes à ma montre, des siècles à la vie. Sur le calendrier des mots, le temps est élastique. À chaque livre que j'ouvre, à chaque nouvelle route, j'avance vers l'inconnu. Il m'arrive souvent de ne plus savoir quand, ni où, ni comment, et encore plus pourquoi. Devenu un vieil homme, je tâtonne à la recherche du temps perdu, à la recherche de moi-même. Pourtant, tout me surprend encore. J'émerveille chaque matin, du monde boréal aux forêts tropicales, de l'érable au santal, de l'if au robinier. J'aime les arbres. Ce sont mes frères. J'adore les saisons. Ce sont mes sœurs. Le nord, le sud, l'est et l'ouest m'appellent. J'écoute la forêt avec l'intuition des bêtes.

Enfant, j'étais presque mutique. Les propos des adultes n'incitent guère à parler. L'hypocrisie et le savoir contaminent leurs mots. Je ne voulais pas qu'on m'exproprie du territoire du rêve. Je ne conserve pas les lettres qu'on m'écrit. Je jette même mes manuscrits. J'ai la mémoire hypertrophiée, incapable d'oublier. J'archive dans mon cœur. Mes connaissances qui sont mortes me visitent la nuit. Parler aux morts, ce n'est pas crier dans le désert. Nous les ressuscitons moins fragiles que nous. Je m'insère partout, du bord de mer jusqu'au fond des forêts. Je suis les traces des ancêtres comme un loup piste son gibier, traces laissées sur le sol, feuilles froissées, branches cassées, odeurs qui persistent. Les souvenirs conduisent aux mots. Les jours où il n'arrive rien m'intéressent plus que les autres. Je peux en faire n'importe quoi. La nature aussi a sa mémoire. Le ginkgo bilobé annonce l'innocence, le chêne rouge le feu, le pin blanc une énergie femelle, le bouleau la lumière, le bouleau jaune ou blanc, le cerisier le rire, le châtaignier l'automne. Le sapin baumier embaume l'espérance. À respirer l'eucalyptus, la forêt se dégage les bronches. Les geais bleus se cachent sous les branches du mélèze. J'aime les nom des arbres, amélanchier, hévéa, quinquina, kapokier, frangipanier, oystryer de Virginie, cocobolo, gaïac, acajou. Ils représentent l'enfance, le silence, la magie, la beauté, la patience, la conscience. Les forêts pleurent quelque fois. Les racines sourient. Les nœuds de bois aiguisent le bec des pic-bois. Lorsque le vent se lève sur le lac, l'eau remonte ses manches. Les vagues s'étirent le cou. Le jour se lève sur la pointe des pieds et le matin s'avance vers le soir.

Le ciel se cache dans les brindilles. Les insectes sautillent sur le trampoline du vent. Les libellules font des acrobaties, les funambules aussi. Le feu couve sous le gris. Les couleurs se mélangent au noir. Le soir enfile un pull de nuit. Le jour s'habille en bleu de travail. Quelques mots sales traînassent dans l'évier d'un poème. Le monde est de plus en plus bas de plafond. On s'y cogne la tête sur les clous qui dépassent. Je remets tout au lendemain, sauf l'encre des mots. Le corps du poème s'étire avec ses épaules chargées de jours, son dos endolori, le dos rond d'un chat noir, les mains pleines, les mains vides, sa présence à bout de nerfs, les yeux en face des trous, les trous de suce, les trous noirs, le bras cassé des heures, ses pieds plats dans les plats du jour, les bleus du cœur, les hématomes, sa barbe mal rasée. Le corps du poème a lavé son visage, s'est coupé les ongles d'orteil, gratté la tête. Le corps du poème s'étire dans les nuances des nuages. Le corps du poème prend ses jambes à son cou. Le corps du poème est celui d'un quêteux. Le corps du poème redonne ce qu'il a. À chaque jour suffit sa peine. Le corps du poème donne son sang à chaque ligne. Le corps du poème est toujours en avance sur le temps présent. L'emploi du temps importe peu. J'aime l'imprévisible, mettre du rêve dans les heures creuses, mettre la vie dans les temps morts, mettre de l'âme dans le corps du poème.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

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