Les arbres font l'amour debout

Publié le par la freniere

J'ai des années derrière, si peu devant, je ne compte plus les jours ni les saisons. Malgré des heures parfois interminables, des jours de misère, tout va toujours trop vite. On ne sait pas combien de temps nous sépare de la mort. Les genoux de la vie ont la rotule qui fléchit. Le bas du dos me fait mal. Mes os craquent comme des brindilles de gui. J'ai le cœur qui grince et deux jambes qui tirent. J'ai pâturé longtemps dans le champs des ivrognes, battant le foie plus que le foin, tétant la tétine de Bacchus. Je tricotais mes larmes en chandail de peine. Les heures sont fragile à la tombée du jour. Les maisons se renfrognent. Les érables grisonnent et les sapins s'endeuillent. Les aiguilles d'épinette grattent la peau du soir. La plupart des oiseaux se taisent. Les hiboux ouvrent l’œil qu'ils ont rond comme un soleil. La plus petite des flûtes traversières a besoin de la grandeur d'un arbre, le plus grand des arbres d'une petite graine. Aujourd'hui que je bois à la source, ce sont les mots que je tricote et leurs trous dans le bas de laine. Je glisse entre le rêve et le réel une feuille de papier. Je bêle comme un mouton qui ne se laisse pas tondre. Les sorcières ont brisé leur balai et les minous de poussière épargnent les souris. L'âme ouverte aux courants d'air, j'ai des phrases qui toussent. En équilibre dans le chaos, j'essaie de ne pas tomber. Tout n'est pas impossible dans n'importe quelle langue. Il suffit d'ouvrir les yeux et de tendre la main. Ma bouche prend soudain la forme d'un sourire. La vie agite ses passagers comme un avion dans un trou d'air. Malgré la guerre, l'économie, l'incertitude, les hommes restent capables d'aimer. Si les branches d'un arbre peuvent devenir oiseaux, même un soldat peut devenir un homme. Que se disent les fleurs lorsque les oiseaux chantent. Disséminant leurs graines, leurs samares, leur pollen, les arbres font l'amour debout.

 

De l'eau fraîche à l'égout, les rivières s'étouffent, charriant les immondices que les hommes lui laissent. Lorsque la pêche est interdite, c'est alors que je tends ma ligne pour le plaisir de désobéir. Les proies, je les rejette à l'eau. L'enfant se perd en chemin, mais le cancre survit. Il faut faire son pain avec la pierre ou toucher l'eau avec le feu. Je ne suis pas l'aiguille enfoncée dans les veines ni l'aiguille qui pointe dans l'horloge des autres. Je fais de petits pas. Le temps n'est plus qu'un mouchoir de poche où l'espace éternue. Mon ombre tire la jambe et claudique. Clop, clop, clop. On dirait le capitaine Achab sur le pont du Péquod. À chacun sa baleine blanche, sa king pin ou son île au trésor. Je porte au fond du corps la dernière émotion, le dernier cri entre les lèvres. Je n'ai pas peur de la mort. C'est une maison déserte que je quitterai, le lit mal défait de l'absence, un jardin dévasté, un monde artificiel géré par des robots, son corps de plomb criblé de balles, ses drones à la tête chercheuse. Il y a loin de la coupe aux lèvres. De l'alphabet jusqu'à la prose, je suis un artisan. Chaque phrase est un morceau de couleur dans la courtepointe du texte, un motif de plus dans la catalogne. Chaque montagne, chaque pierre, chaque arbre, chaque brin d'herbe, chaque escalier, chaque marche, chaque rivière, chaque vague, chaque oiseau, chaque plume, chaque bête, chaque poil, chaque livre, chaque page, m'ont enseigné l'amour. Il y a longtemps que j'ai troqué le pinceau pour la pointe d'un stylo. Le livre de ma vie est chargé de ratures, de mots insuffisants, de grandes rêveries. Ce qu'on trouve n'est jamais ce qui manque. On continue de chercher pour devenir meilleur, une poignée de main, un mot qui porte beau, une lettre d'amour, un geste de justice, un pas de deux pour battre la campagne, un arc-en-ciel avec les pieds dans l'eau, un moustique en révolte contre les pesticides, une abeille survivant au round-up, un crottin de cheval à mettre sur papier. Au bout de mes deux mains, je ne retrouve que le manque, l'absence et l'attente.

Il ne me reste plus qu'un avenir de poche, trop petit pour moucher le présent. La nuit meurt chaque matin. Le café qui m'éveille l'assomme pour un temps. Il pleut des cordes tout à coup. On pourrait y grimper comme un singe aux lianes. Malgré la pluie, la neige, la lame coupante du vent, je sors mon crayon pour capturer l'instant. Je dessine avec l'encre des mots sur une toile en papier. Mon corps n'entrave plus mon âme. J'essaie de voir plus loin. Le fantôme d'un chien mord un os invisible. Chibouki fait la chasse au paradis des loups. La terre est une immense page. J'ai un regard d'enfant, les yeux comme deux billes. La liberté a les mains trop belles pour les souiller d'argent, la peau trop douce pour ne pas la caresser, la bouche trop avide pour ne pas l'embrasser. Sur le sol en papier tous les chemins mènent à la mer, au soleil, à la vie, toutes les routes se confondent. J'ai des caresses au bout des yeux et de grands yeux au bout des mains. J'ai des paroles au bout des doigts. J'ai des poèmes sur la peau tatoués par la vie. Le ciel peut tenir dans une poche de pantalon, le monde entier sous la capuche d'un crayon. Parfois, une peau de couleuvre, un caillou, quelques brins d'herbe tiennent plus de place dans la mémoire qu'un château en Espagne ou les haltères du présent. En écrivant, en barbouillant des pages, je suis comme un aveugle qui retrouve la vue, un sourd qui devient musicien, un mouton qui apprend le tricot, une fleur qui se met à parler, un merle qui chante mieux qu'avant. Il faut que les poules picorent sur la page, que les feuilles frémissent, que les pénis bandent, que les croupes s'arrondissent, que les seins pointent vers l'horizon. Je me perds au milieu des voyelles. Toutes les couleurs savent chanter. Un papillon s'envole hors du cocon des lettres. Un œuf éclot dans l'alphabet d'un nid.

Jean-Marc La Frenière

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