Les clous de girofle

Publié le par la freniere

Les arbres sont pleins de branches, pleins de bras, de bras, de bras. Étrangement, c'est à l'automne qu'ils enlèvent leurs gants. Ils passent l'hiver les mains nues. Il y a mille façons d'aborder le monde. Certains avalent les secondes et prennent l'autoroute. Je préfère le vélo et les sentiers pédestres. J'ai même squidé du bois avec une time de jouaux, un vieux Farmhall rouillé. J'ai grimpé les collines en sauteuse sur un bécique de trail, avalant des moustiques, des mannes, des coccinelles qu'on appelle des bébites à pétaques. J'ai des points noirs dans l’œil à force de boire du vin. Je suis sobre aujourd'hui, mais je titube encore. Pris en sandwich entre hier et demain, la chaleur et le froid, laissant les rues bondées, lassé de la poussière, la vitesse et l'oxyde de carbone, léchant le vert-de-gris des granges, le vert des chlorophylles, le miel des sauterelles, la logique des choses, la rosée du réel, les muscles en sueur sous la chemise du vent, je chemine clopin-clopant loin des sentiers battus. Partageant avec d'ex-bagnards une cigarette de pot, trinquant à la santé du monde, crachant dans l'eau pour le plaisir, perdant mon temps chez les mémères, gagnant mal ma vie avec des mots et les entorses du langage, gagnant de la graine dans les jardins et la mémoire du coin, je deviens peu à peu ce Narcisse incomplet recherchant ses pétales. Certains souvenirs me font comme un trou d'air dans l'estomac. Il y a dans le silence tous les silences du monde, tous les mots et les rêves possibles. Y a-t-il moyen de mourir sans mourir tout à fait? Je pédale en roue libre sur un vélo instable. J'avance penché sur un guidon, le dos arqué, les bras voûtés, les pieds qui suivent la trotteuse. Je porte sous la peau un petit bout d'enfance, une rustine de paix sur les blessures de guerre. Le fil des heures se casse. J'entends les enfants qui rêvent, les chiens qui traînent la patte, les oiseaux qui volent en rêve. Une poignée de main éclot au milieu de mon poing.

 

On s'habitue à tout, surtout à oublier. On a détruit les plus belles maisons, le couvent, le collège et même l'hôpital. La nuit, on n'entend plus de cris parvenir des cellules, mais le silence du cimetière. Il y a encore à certains embranchements des panneaux Bernierville, l'ancien nom du village. Le temps de monter la côte de l'église, j'arrive au bas de la page. L'encre descend comme une rigole d'eau sale. Aucun buvard ne le retient, sauf des pelletées de sable. Tout autour du lac, on bâtit des horreurs. Le temps recule sans qu'on y gagne au change. Ces édifices cachent la vue du lac que les yachts polluent. Il n'y a plus rien à voir dans les rangs, ni meuneries, ni moulins à laine ou à bois, ni fromageries. Les bœufs ont remplacé les vaches à lait. Les cultivateurs sont passé de la comédie humaine à la comédie urbaine. Seules les petites cabanes à sucre résistent au temps et réunissent les familles. La poésie existe malgré tout, le rai d'un bas de porte, l'éclair d'une vitrine, l'éclat du lac, le museau pâle de l'eau, les loques feuillues d'un arbre, la petite lumière dans une chambre à coucher, les soupirs des amants, les sourires des enfants, l'or d'un chapeau de paille, le clin d’œil du soir dans un trou de serrure, l'arôme qu'on respire du côté des glaïeuls, le vert des montagnes, le site amérindien survivant aux années, le vert-de-gris des pierres, la rivière Larochelle irriguant les Cent Ans, le Domaine des quinze lots dans l'ancien Vianney, le noyau dans la pêche, les pépins dans la pomme. On peut être soutenu par la beauté du monde, celle qui existe encore. Les os des morts ravitaillent la terre. Au Jardin de vos rêves, le réséda remplace les coups de feu. Le cosmos y pousse comme une planète végétale. Les gifles dans les doigts font place aux caresses des mains. On ne tue pas les géraniums, on leur offre à manger. Il y a tant de plantes à aimer sur la terre. Des essaims de butineuses pollinisent les fleurs, des frêles myosotis aux chardons bleus touffus. Les tilleuls grandissent et apprennent à parler. Il faut les écouter. Leurs mots se plantent sur la vie comme des clous de girofle.

Jean-Marc La Frenière

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