Dans ce fragile mikado

Publié le par la freniere

À la télévision, à la radio, sur les journaux, on parle surtout pour ne rien dire. On bichonne son moi au son des tiroirs-caisses. Jusqu’à preuve du pareil, on coupe les petits doigts qui cherchent l’infini. Il y a des mots dont on a peur, l’éternité, la mort, l’amour, la liberté ou l’âme. On édulcore l’espérance par de fausses croyances. Je cherche entre les mots quelque chose qui manque. Les enfants crient parce qu’ils vivent, tout simplement. Nous, on écrit pourquoi ? Il m’arrive d’aller loin tout en restant sur place, de me taire simplement pour laisser place aux mots. Les mots de la colère: j’ai les poings d’un paria. Les mots de la mémoire: j’ai dix ans et je pêche à la ligne. Les mots de l’absolu: j’ai l’âge des étoiles. Les mots de la tendresse: j’ai des baisers tachés du rouge des framboises. Les noms de la mort: Nona, Céline, Olivier, Jacqueline. Les surnoms de l’amour: ma rousse, ma blonde, ma chérie, ma sauvageonne, ma Mitou.

 

Je passe entre les mots comme le vent du fleuve, le vent bleu du Saguenay, le vent de la Doré que me chantait Gilbert. Il y a dans le tiroir à mots des sauterelles, des criquets, des abeilles, des oiseaux. Il y a aussi des fleurs et des galets de plage. Il y a des mots d’amour qu’on n’habille jamais, des phrases pliées entre les draps, des poèmes oubliés sous une pile de bas. J’écris du bout des doigts, les jointures branchées sur les battements du cœur. Je lis du bout des yeux comme on pèle une pomme pour en toucher la chair. Lorsque les enfants se parlent dans leur langue, nous sommes analphabètes. On les comprend par signes.

 

Ce matin, j’ai croisé une robineuse dans la rue. Elle boitait du cœur. On venait de lui fermer la porte au nez à la clinique des poupées. Elle avait pourtant des billes dans les yeux pleines de rêves d’enfant. Je cherche des couleurs dans la boite à images. On a tout mélangé, le ciel avec la terre, les nuages et la boue, les mots avec les poings, les rires avec les larmes, le soleil et la lune. Les cailloux flottent sur la page avec un bruit de mer. Les mots fragiles comme le verre font un bruit de vaisselle.

 

 

L’homme ne voit plus le soleil se lever sur la mer. Il le regarde sur les affiches, le soleil qu’on paie, la mer qu’on dilapide, le bonheur à crédit. La lune américaine se vend comme le reste, qui ne sont que les nôtres. Peu m’importe qu’on me lise avec un parasol, j’écris avec mes doigts comme des bâtons de pluie, la terre qui colle aux bottes, le cri des poules d’eau, le ciel qui se lève dans un ramas d’oiseaux. Peu importe qu’on me lise à l’envers, j’écris sur des échasses au milieu des hérons. Tant de livres dans mon dos me courbent sur la page. Je récris de mémoire ceux que je n’ai pas lus.

 

Lorsque tout dort dans la maison, j’entends le monde toquer au moindre nœud de bois, les feuilles ouvrir la porte à la sève des arbres, les étoiles danser dans une goutte de pluie, mon loup lécher le temps à coups d’odeurs. Les mots qu’on n’écrit pas viennent me réveiller comme une lampe de voyelles portant l’amour sous sa jupe. La lumière vacille sur la mèche de l’encre. Les mots s’accrochent à tout comme la vigne sauvage. On croirait lire du Rousseau. J’écoute leur musique avec l’oreille d’une phrase. J’essaie de tirer mon épingle du jeu dans ce fragile mikado.

 

Jean-Marc La Frenière

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