Des bulles de silence

Publié le par la freniere

Je réchauffe mon cœur sous la couverture des livres. Les jours où je ne lis pas, je suis maussade. Je m'engueule avec le temps. J'invective l'espace. Du haut des étagères, j'entends les livres se parler. Quand on lit beaucoup de poésie, on n'a pas besoin d'un Dieu. Quand il neige entre les mots, il fait froid pour de vrai. On a les doigts comme des bouts de bois. Il y a de l'encre où s'ouvrent des bourgeons, des pages où mûrissent des fruits, des phrases tenant lieu de béquille. J'aime écrire au cimetière. Leurs habitants nous fichent la paix. Même les oiseaux sont timides. Ils chantent un ton plus bas. Certains écrans crèvent les yeux du monde, mais un paysage les répare, un éclat de soleil, une page de lumière. Tout est possible avec de l'encre et du papier, la danse des lucioles, le hurlement des loups, l'intelligence des forêts, le râle des tracteurs, l'eau qui bout, les bulles du silence. Tout est possible, même le rêve et l'impossible. Il n'y a plus de cordes à linge, mais les corneilles imitent le cri rauque des poulies.

 

La forêt craque. Les ruisseaux pleurent. Les branchailles bourgeonnent. Le soleil sourit. Les nuages bougonnent. Je respire par les poumons du monde, le pouvoir des forêts. Au temps de la pariade, les oiseaux mettent leur habit de gala. La pluie jette ses confettis sur les mariages aviaires. Des corvidés stationnent sur les fils électriques. La beauté du paysage donne la chair de poule, dresse les cheveux sur la tête et fait battre le cœur. Orpailleur du songe, je ramasse des pépites de rêve dans le trémail du sommeil. Malgré le racolage du temps, j'ai le foie qui élance et les poumons qui silent. Je n'ai même plus droit à un seul verre de bière pour faire passer tout ça. Les bêtes barattent les sentiers, arrachant les branchailles comme des régisseurs remisant les décors dans les coulisses végétales, les vaches ruminant des galettes de brume. Dès l'aube, la rosée mastique les brins d'herbe. Les arbres tendent leurs bras pour voir s'il pleut. Je repasse le film de ma vie avant le clap final. Je fais avec les mots ce que la mort défait. Je parle avec une poignée de sel dans la bouche, un ulcère dans la voix. J'attends chacun matin une levée d'écrou. Sur un Compostelle de papier, mon crayon est un bâton de pèlerin. Je cherche un lieu où l'on vit seul, un lieu d'ascèse et d'ermitage. Je m'endors au chevet des chevêches. Je rêve de chevaux, d’hippocampes, de fées et de chevets de pierre, d'un ciel d'étoiles de mer.

 

Qu'il pleuve ou non, chaque aube est un mois d'août. C'est bonheur que de vivre, c'est rigolade et gloire solaire. Je recouds les blessures au fil de la parole. Je cicatrise. Je suture. J'ajuste l'âme aux organes du corps. J'échappe aux lois, aux règlements, aux normes du travail, aux cartes de crédit, aux camisoles de force. Un petit mot, une phrase, une main suffisent pour faire un miracle. Les mots se donnent le mot. Les chiens jappent devant la caravane des fous. J'ai découvert l'écriture, l'errance, l'amitié des herbes, la patience des arbres. Je porte une valise plus grande qu'un cercueil. J'habite une maison en planches de salut. La paille de mes livres me réchauffe le cœur.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

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