De l'abeille a la ruche

Publié le par la freniere

Même les citadins peuvent battre la campagne. Les paysages nous apprennent à voir. Ils permettent la qualité du regard et dessille les yeux. Les années déterminent le temps. Les pas transforment la route. Les yeux ne savent plus où donner du regard. Les  mains se remplissent de gestes. On voyage pour se quitter et mieux se retrouver. Le quotidien n’est jamais pauvre. Il faut garder les yeux ouverts. Toute réalité se double d’une vie imaginaire. La terre tourne sans qu’on s’en aperçoive. Un chien fou dispute la ruelle aux chats de gouttière. Un colibri dispute une fleur aux abeilles. Je n’ai pas une cabosse en chocolat, mais une tête dure comme un tronc d’ébène, le cerveau comme une soupe trop chaude. En ce temps de banquiers et d’usuriers avides, la valeur d’un homme se calque sur sa valeur monétaire. Soixante millions de sans-abris cherchent refuge ailleurs. S’ils ne croupissent pas dans un camp de réfugiés, ils coulent dans la mer sur des bateaux de fortune. L’homme assiège la planète. Le climat se dérègle. Le monde rural s’urbanise. Les favelas et les faubourgs s’agrandissent. En ville, chaque être se dissout dans une masse informe. Même en voulant être seuls, les moines et les moineaux se tiennent en gang. Un bout de paysage me grafigne les yeux. Tout se perd dans l’aventure d’être au monde. Le  présent doit garder la saveur de l’enfance. Je n’aspire pas au bonheur, mais au changement. L’arbre a ses racines sous la terre, sa cime dans les nuages. L’être et le néant se mêlent. Passé et futur s’amalgament. L’essence de l’homme circule entre ses pieds et sa cervelle. Il ne suffit pas de marcher, mais d’essayer d’aller au bout de soi. Je traîne dans un crayon la grammaire des choses, le langage des lieux. J’écris avec un temps s’inscrivant dans l’espace. Pas à pas, j’apprends à lire les chemins. Mot à mot, j’apprends à les écrire. Barreau par barreau, je grimpe l’échelle humaine. En décapsulant mon Bic, j’ouvre la porte à l’inconnu. Mes yeux repoussent l’horizon. Les nuages flottent dans l’eau du ciel. Le soleil éclaire les traits tirés du paysage. J’écoute le métronome du cœur, la pulsation du sang et les battements du temps.

Dans le jardin du cœur, les légumes poussent sur du fumier. Les fleurs écloses au-dessus du compost. La solitude du moine n’est pas celle du prisonnier. L’une implique un choix. L’autre est une obligation. C’est la même différence qu’entre l’eau trouble et l’eau limpide, la laine qui pique et la peau nue, la brume sur le lac et l’azur du ciel. A quoi servent les hommes? Ils pillent. Ils polluent. Ils tuent. Ils écoutent la rumeur d’un ruisseau, le tonnerre d’un torrent, mais n’entendent pas pousser leur barbe. Le plus petit moustique s’inscrit dans la chaîne alimentaire. Les ions se mêlent aux électrons, les neurones aux atomes, les iris aux regards, la chair à l’ossature. L’extérieur et l’intérieur se marient. L’être et le néant s’épousent. Le noir et blanc s’irise. Tour et détour. Ligne droite de l’écrit ou parole circulaire du discours. La voix sautille dans la podologie des mots, le tracé des pas, le damier des rencontres. S’il n’y avait les fouilles d’aéroport, les problèmes de visa et le décor Disney World du monde, je voyagerais encore. Aujourd’hui, je me contente du volant d’un livre, des poignées d’une brouette, de la selle d’un vélo. Je vis désormais par paresse. J’aime la procrastination d’Alexandre le bienheureux, sublime Philippe Noiret. Je voyage par les yeux. Je vois se colorer le paysage. Les saisons se succèdent. Les arbres se dénudent et se rhabillent. Le sol se couvre de couleurs. La neige finit par fondre. Les oiseaux changent de gamme. La peau du lac mue et remue. Je feuillette les pages, la neige et l’herbe folle. Les feuilles en tombant font de l’humus nourricier. Des milliards d’insectes labourent sous le sol, des millions de petites bêtes, des musaraignes, des campagnols, des taupes, des milliers de vers de terre, des ténébrions, des bestioles à mille pattes. L’humus est un estomac géant. Les bactéries sont le suc digestif de la terre. Les plus beaux voyages se font du terreau à la fleur, du pollen à la ruche, de la sève à la cabane à sucre, du jardin à la table. Avec ses pesticides et ses insecticides, l’homme s’acharne à tuer les bactéries. Si la terre se meurt, nous mourrons avec elle. Aujourd'hui, la vraie question n’est pas de savoir s’il y a une vie après la mort, mais s'il en restera une  avant la mort. Que l’on soit chiite ou sunnite, catholique ou protestant, l’amour n’a que faire des religions. La vie est un voyage intérieur, de la tension de l’être à l’attention aux autres.

Jean-Marc La Frenière

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