Le point final

Publié le par la freniere

Entre l’itinérance et la cabane dans le bois, la hache du bûcheron et le panneau solaire, des racines aux fleurs de pierre, des taudis mal famés aux étoiles de mer, du sordide au sublime, j’ai été absent trop longtemps. Je fus un mauvais père et un piètre conjoint. J’étais comme un fétu de paille au fil des courants d’air, un chien fou courant après sa queue, un éléphant rose dans un jeu de quilles, un galet  dans un casseau de fraises. On transforme les arbres en simples allumettes ou en pages de journal. Les deux méritent le feu. L’angoisse fond comme du plomb dans les nervures de l’être. Les nerfs me lancinent. Je crois entendre des abeilles, ce sont mes oreilles qui bourdonnent. Je crois voir la mer, ce sont mes yeux qui pleurent. Je crois savoir où aller, ce sont les routes qui s’éloignent en emportant mes pas. J’ai des œdèmes dans le  cœur. J’écris n’importe quoi pour me sentir en vie. Chaque page d’un livre est comme une fenêtre. Je dois y inventer la vue. La nature dit mieux ce que je voudrais dire. Il est difficile de faire tenir le monde dans les dix mots d’un aphorisme. Privé de téléphone et de télévision, j’ai ouvert un livre. J’ai troqué la monnaie pour le troc, les fleurs d’églantier et les épines. Une seule goutte de citron réveille la somnolence de l’huitre, la chair des poissons morts, une once de téquila. Un grain de poivre ravive le contenu d’une assiette. Des milliers d’organismes s’agitent dans le plancton. Ils nourrissent les baleines. Je me sens petit face à la goutte d’eau, le grain de sable, le ver à soie. Le réel est une maladie. Le rêve en est la guérison, l’imaginaire son antidote, l’écriture son pansement. Sauvées de la présence humaine, des régions entières ont pu survivre grâce aux moustiques. Ce matin, je relis Bachelard. L’encre s’ajoute aux quatre éléments, le feu, l’eau, l’air et la terre. Nous sommes des atomes dans un univers de photons, une promesse énergétique dans un monde désert. Le parfum des fleurs n’est pas utile qu’aux abeilles. Mêlé aux trilles des mésanges, il colore les papilles sensibles des hommes.

Ce matin, le brouillard a tout avalé. On ne voit pas une ride au front du lac, aucune cicatrice au poignet du rivage. Le soleil perce à peine les dentelles de brume. Il est possible avec les mots de détourner le paysage, rendre les arbres symboliques, faire d’une nuée de lucioles une école de fées, nourrir les gnomes des racines, boire de l’eau sémantique, faire d’une bouillie spirituelle une phrase décente. Des nœuds énergétiques tiennent mes yeux en haleine et mes oreilles au garde à vous. La quintessence de la brume se rétracte peu à peu. Le rose des nuages vient mourir dans l’eau. Quelques poissons sautent et sursautent. Ma mémoire retient mieux l’atmosphère et la musique des voix que les visages de l’homme. J’ai un cerveau géographique, une poitrine sémantique. Chaque phrase, chaque mot, chaque lettre me sont des fils d’Ariane. Je salue le retour des bourgeons. Je remercie les arbres. J’apprends à respirer l’haleine des forêts. Chaque jour,  je plie et déplie ma vie. Je me balance dans le hamac de l’air, pas trop loin du bonheur. Il faut tenir le coup entre la mort des uns et la naissance des autres. On ne sait jamais si ce qui pointe à l’horizon sera le point final.

Jean-Marc La Frenière

 

 

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