Mon trésor est fragile

Publié le par la freniere

Mon trésor est fragile. J’amasse les petits bruits, les petits fruits, les petits sons, les petits sens, les petits mots. Tant de cailloux que je n’ai pas lancés sont devenus des mots, tant de blessures non soignées des phrases mal foutues, tant de bouts de vie perdus des paragraphes enceints de toutes les semences. Ma source est l’alphabet, le concert des syllabes, le don inattendu des mots, le plein des parenthèses dans le creux numérique. Une seule image peut contenir le monde. Le réel est trop petit pour la fonction du rêve. Où en est le présent dans le chaos du monde ? Le temps qui passe est le même temps qui vient. Le temps passé n’est plus que cendre face à la flamme qui s’allume. Ce sont souvent les souvenirs qui nous ressemblent le moins. Nos rêves adhèrent au cœur un peu plus fortement. Ayant l’impression de parler dans une autre langue, j’ai l’habitude de me taire en société. Il faut que j’imite quelqu’un pour qu’on m’écoute, que je disparaisse dans la foule. Je suis déjà un peu mon fantôme à venir. Je suis peut-être le premier à ne pas me répondre. Page après page, je ferme mon tombeau comme un vieux livre usé. À la pêche aux nuages, je laisse flotter mon cœur comme un bouchon de liège sur la rivière des pensées. Le monde se vide comme un grand verre dans la soif des hommes. J’entends l’immensité qui coule dans ma gorge. Les arbres trop émotifs retiennent leur souffle, gonflant leurs joues feuillues et leurs muscles d’écorce. Il y a des bouts du monde un peu partout, au milieu d’un jardin, le long d’un corridor, près d’une falaise adossée sur l’azur, des coins métaphoriques, des lieux où l’on peut croire à l’infini. N’importe quel endroit s’avère un centre. Les montagnes, non seulement respirent, mais elles pensent. Je mesure le temps à la foulée des herbes, leurs petits pas d’insecte quêtant la chlorophylle. Je préfère l’humilité joyeuse des pissenlits au snobisme des roses à la bouche en cul de poule. Quand les distances s’accumulent, les hommes rapetissent. Il leur faut grandir par le cœur.

 

La pluie laisse des images floues comme un nuage dans un nuage, une goutte de pluie dans l’eau, une ombre dans les ombres. Le soleil de son côté offre une image nette comme le fil d’un couteau, une cicatrice sur le revers du paysage. Au matin, le lac disparaît dans des ballots de brume. Sur l’une des collines qui regarde les vagues, on a planté une croix. Personne ne se souvient qui ni quand. Elle sert dorénavant d’épouvantail aux oiseaux de malheur. Le doute se tient tapi à quelques heures du bonheur. Si la pluie n’arrête pas le soleil, les arbustes aux cheveux roux croissent en foule, faisant front commun contre la marche. On doit les contourner. La lune baigne dans l’eau. Le soleil nage dans la lumière. La terre arque son dos lorsque le vent touche ses reins. Certains jours, le lac est un rassemblement de larmes. Certains autres, son eau éclate de rire et se répand en vagues de caresse. Le soleil vient lécher son vagin. Toute l’eau cherche à sortir du lac. Même le ciel veut s’évader. Ce que le froid a tué renaît avec le printemps, mais dans un autre corps. Aucune fleur n’est pareille. Toutes les graines se séparent pour refleurir ailleurs. Où qu’on aille, on va toujours quelque part. Toutes les lignes se rejoignent, les lignes du passé, du présent, du futur, celles du nord, du sud, de l’est, de l’ouest, les lignes de la main, les lignes médianes, les carrefours, les lignes des cahiers dessinant la parole. En tirant sur la corde, on transforme le lointain en proche, l’impatience en sagesse. Tout ce qui dure est arrogant, mais garde sa beauté.

 

Lorsque le ciel a ses humeurs, les nuages maugréent. La pluie s’imprime goutte à goutte. Le paysage me regarde avec des yeux bousculés par le vent. La pluie est pointilliste. Seurat est à la fête. L’eau joue aux dames avec les ombres. Il y a des jours où tous mes gestes sont des lettres. Des a, des i, des u font tressaillir mon corps. La montagne trempe ses pieds dans l’eau. Elle traîne ses racines jusqu’au milieu du lac. Ce rocher qui affleure est peut-être un genou. Un héron saute sur ses orteils de roche. Le lac frissonne sous les rafales des yachts, recrachant son dépit à chaque nouvelle vague.

 

Boitant d’une aile derrière la symphonie céleste, un oiseau lance au hasard le cri vert d’un hautbois. On a beau espérer, les miracles s’effacent comme l’encre des mots. Contaminée par la tuberculose des ancêtres, la terre des cimetières tousse.  Pour ne pas mourir dans la crasse, la honte, le dépit, il faut tenir la vie propre. Une île survit encore sur le fleuve sale du temps. Quoi de plus neuf que de voir ? Quoi de plus neuf que d’entendre ? Quoi de plus neuf que d’aimer ?  Je voudrais que les mots agrandissent l’instant comme le règne végétal survivant à l’hiver, la brindille tenant son bout dans les hauts faits des fleurs. Les confidences de l’herbe s’écoutent les pieds nus. Le sourire d’un enfant efface quelque fois le souvenir des douleurs.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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