Les dieux des hommes

Publié le par la freniere

Lorsque je m’arrête et regarde derrière, j’espère qu’un vol d’oiseau y remplace mon ombre. Parallèles au présent, le temps passé, le temps qui vient, je vis écartelé entre les rails du chemin et les rives du fleuve. Je me réunifie entre les lignes d’un cahier. Dans l’ombre des forêts, les arbres ont commencé par s’éclairer l’un l’autre. Les bêtes se guident à l’odorat sans le secours des fleurs. Dans mon herbier verbal, la chlorophylle de l’encre se transforme en parole.
Les murs entre les heures ne sont qu’une apparence. Tous les temps correspondent. Dans la chambre du cœur, chaque mouvement est une porte ouverte. Chassée par les habits, la vérité se cache pour ne pas être vue. Elle n’en peut plus des masques, des idéaux, des fards. Elle cherche la réponse antérieure aux questions. Sous l’apparence des mots, une vraie chair exulte. J’ai pris pied sur un souffle pour garder l’âme en équilibre. La croissance des arbres nous apprend notre taille. Celle des tours à bureaux mesure notre orgueil. Une graine qui tombe finit par remonter poussée par ses racines, ainsi l’amour que l’on jette en pâture, ainsi l’espoir qu’on répand dans les cendres du monde. À l’aube, ce matin, sur les épaules de la terre, la tête du soleil se détache du cou. Méfiezvous des années ? On est vivant moins longtemps qu’on est mort. Dans quel monde vivons-nous ? Au lieu d’aimer, il y en a qui bandent lorsqu’un chien se lèche la queue. Je cherche du bout des pieds, des mains, des yeux, quelle marche est manquante dans l’escalier du cœur, la porte ouverte au bout du labyrinthe, l’éclat du soleil sur un bras de fauteuil, la feuille à l’intérieur de l’arbre, le chant du coq dans une coquille d’œuf, la graine qui grandit au milieu des orties. Je cherche à séparer une fausse innocence d’avec le vrai pardon. Je vis entre ciel et terre, debout sur des marches précaires.

Des barques de nuages se détachent du ciel. Par les routes qui dévalent, les chemins qui bifurquent, je recherche le cœur, le centre de la vie, l’inavouable aveu. Sous les ciseaux du vent, la ligne d’horizon se transforme en payettes. La clarté aérienne et la lumière qui marche à pied finissent par se confondre. Le sérieux de la vie est devenu trop lourd. À la question de l’âme, il n’y a plus de mots pour trouver la réponse. Il n’y a plus de routes pour racheter nos pas. Il n’y a plus d’oreilles pour écouter les humbles. Je n’arrive plus à lire que ceux qui ne trichent pas. Très peu pour moi des effets spéciaux, des sparages d’acteur, des parenthèses vides, des paraboles à toge, des effets de manche.
J’aime les phrases qui ressemblent à de l’herbe, surtout celle des champs, les mots enracinés, les images avec un pied dans l’eau, les textes avec le cœur à nu. Toute mort porte sa part de lumière que l’on confond parfois avec le blanc des pages. Le froid qui nous déporte ailleurs nous rapproche du feu. Le Dieu des hommes n’est pas le Dieu des plantes. Il ne sent pas la rose mais le parfum cheap des vieilles que l’on parque à l’hospice. «Prenez vos p’tites pilules Mme Chose ? Vous dormirez près des clefs de Saint-Pierre. » À quoi peuvent-ils rêver sous le bâillon des somnifères ? Le Dieu des hommes n’est pas le  Dieu des bêtes. Il ne sent pas la terre mais les produits chimiques. Si le Dieu des uns n’est pas le Dieu des autres, ils font s’entre-tuer les mêmes innocents. Il n’y a pas d’yeux dans le visage des soldats. L’œil au bout d’un fusil ne voit pas les victimes. Il vénère un Dieu ou adore un drapeau. Apprenez la paresse et la méditation. Quand tous les hommes seront en bleu de travail, il n’y aura plus d’arbres. Le Dieu de hommes n’est pas celui des femmes ni celui des enfants. Le Dieu des hommes est celui des banquiers, des crosseurs, des soldats.

Dans le grand verre des hommes, le monde se vide et se remplit. Je me désaltère à l’eau du paysage. Il manque toujours quelque chose pour faire un tout. À la longue, les trains de chaises que j’inventais enfant sont devenus des phrases. Nulle gare ne les attend si ce n’est celle du cœur. D’artère en artère, de passager en passager, de valise en valise, le réseau de l’enfance continue de grandir. Une multitude de points remplace la durée puisque rien ne s’arrête vraiment ni le départ ni l’arrivée. Chaque monde est aussi l’autre monde. Je suis en train d’écrire. L’imaginaire déplie ses rails comme de l’encre sur la page ou le soleil pompant la sève. Il arrive que le train se perde en pleine campagne. J’en profite pour respirer des yeux à même les nuages. J’accroche ma pensée à l’émotion des arbres. Je sens en moi la joie des cerisiers qui se couvrent de fleurs.
J’essaie de lire le paysage. Je crois voir des u, des h, des w, en minuscule ou majuscule, des virgules posées sur la paille des nids. Dans la prose de campagne, il est difficile de rimer. La voix monte vers le ciel sur les épaules du vent. Quelques épinettes se cramponnent aux collines pour ne pas déraper. Pour certaines plantes, la chlorophylle sert de pensée. Lorsque j’agite mon crayon, de petits faons gambadent sur la page. Chaussé de lunettes, je n’ai pas froid aux yeux. Je vois la mort en face comme je vois la vie.

Jean-Marc La Frenière

 

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Commenter cet article

Ile E. 22/09/2019 23:03

Du très haut vol ton texte Jean-Marc, l'altitude du plus juste. Ile