Un accroc sur le papier

Publié le par la freniere

Dans le bois où bougent les bourgeons, je suis parmi la sève. Je hume les planches, les nœuds de résine, les placards à termites. Je vois la mort dans la sueur de l'homme et le lard des cochons. J'entends pleurer l'automne dans les larmes du saule, craquer les souvenirs des valises en peau de vache, la scie musicale grincer des dents dans le bois des chansons, les hanches des guitares, les ouïes des violons. Debout dans le temps meuble, combien faut-il semer de pas? L'odeur de la terre m'émeut, celle de l'herbe aussi, l'odeur de l'eau et du fumier.

      

L'éclair d'un selfie ne révèle que le vide. Que cherche-t-on derrière les visages? Les choses ont remplacé les hommes. Les armes ont remplacé les âmes. J'entends l'amour cogner à l'horloge du cœur, mais le monde reste sourd. La nuit traîne ses chiens qui ne savent plus rêver, ses troupeaux d'ombres noires. Les bouteilles à la mer en ont perdu l'espoir. Qu'on en fasse des chansons, qu'on en fasse des larmes, qu'on en fasse du feu, l'amour est absent à la table des hommes.

 

Il faut parfois descendre pour regarder plus haut. Un brin de paille m'indique le chemin, le sel de la mer, un peu de seringa, une seringue végétale par où s'injecte la rosée. L'hiver, les érables sont tristes sans leur chemise de feuilles. Le froid passe par là, caressant leurs bras nus. Je vois des nids d'oiseaux, des mouches, des moustiques, de belles bêtes aux grands yeux, des barbes de lutins, des verges d'or, des fougères affolées où les banquiers ne voient qu'une forêt de meubles. Je voudrais un pays où l'on aime la terre, où l'on respecte l'homme, où la rosée s'amuse avec les doigts de l'herbe. Après avoir rougi, les arbres laissent tomber les armes. Les feuilles sont des balles qui n'ont jamais tué.

 

L'ombre  noire du charbon ouvre la voie au diamant.

 

Où étions-nous avant les mots, avant les gestes, avant même l'idée de l'homme, avant l'atome, avant l'atome d'un atome? Où étaient le pain avant le blé, la soif avant le vin? Le sang sèche avec la boue dans la poussière du temps. J'ai peur pour demain. Même les banquiers et les bourreaux ont le culot de faire des enfants. Je nomme les fontaines assiégées par la soif, les mots qu'on brode du bout des lèvres, les oiseaux au bec taché par le jus des framboises, l’œil inquiet du lièvre.

 

La vie aurait pu trouver mieux que la mort comme service après-vente.

 

Il fut un temps où la terre était une femme ouvrant son sexe à celui du soleil, une mère rapaillant ses ruisseaux, où les cerises tenaient parole. Le feu survivra-t-il dans les braises qui meurent? Avant de connaître les mots, j'ai passé mon enfance dans un carré de sable, les cabanes dans le bois, le tapis du salon entre les pièces de Lego et celles du Mécano. J'écrivais pièce par pièce, brindille par brindille. À chaque lever du jour, mes yeux font leurs emplettes.

 

On n'a plus mal aux souvenirs quand la mémoire disparaît, mais on a peur du vide qu'elle provoque. Sous les mains des artistes, les pierres se réveillent en femmes, les sons deviennent musique, les choses chantent avec les mots du cœur. Pourquoi faut-il qu'avec l'économie tout devienne monnaie? Depuis qu'elle détériore nos cœurs, je cherche le remède contre l'économie, l'antidote au profit. Les hommes ne cessent de mentir. Laissez-moi croire aux bouvillons, aux yacks, aux orties dans les champs, aux arbres qui s'effeuillent.

 

Un accroc dans le papier laisse entrevoir la mer et les poissons volants. Une rature les efface. Une rime les chante. Je navigue dans les mots. Ma grammaire est une chaloupe. Les phrases servent de rames. Je mets à l'encre sur la page. J'ai beau vieillir, mes mots reviennent en enfance. Ils ont un goût de menthe et de jouets. Ils sentent le lilas.

 

Lorsque les mots marchent pieds nus, la plante de l'encre noircit les pages d'une crasse de sens ou d'une trace de sang. Le vent transporte vers le ciel l'odeur fragile des lilas. Les bras géants des grues ont remplacé les arbres. À force de crever, à force de tonner sous les tonnerres de Brest, à force d'égorger l'éponge, les nuages dépriment. Les oiseaux volent entre les lignes des cahiers. Les livres dialoguent de page en page. Je plonge mon crayon dans les affaires de cœur et l'encre des poèmes, les épaves en plastique, les bouts de bois trop vieux.

 

Quand on a le temps, les heures sont inutiles. Il fut un temps béni où je croyais en l'homme. Entre Satie, Lénine, Picasso et Coltrane, je découvrais les filles et la force des mots. Le LSD 25 m'a ouvert les yeux et le blues des Noirs décrassé les oreilles. Les autoroutes depuis ont troué les montagnes et les guichets de banque remplacent les fontaines. La fièvre des affaires contamine la vie. Qu'ai-je à faire des chiffres, des montants, des numéros, des matricules qu'on m'impose? Je compte la vie en arbres, dans les bourgeons qui poussent, les diastoles de la sève, le bruit léger des feuilles, la peau des fruits nouveaux, les guêpes qui s'échappent par un trou dans l'écorce et les anneaux qui donnent de l'épaisseur au tronc. Les abeilles au travail ont l'odeur de la vie et la saveur du miel.

 


Jean-Marc La Frenière

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