Le bord du monde

Publié le par la freniere

Nos ancêtres tiraient présage de tout

des cors aux pieds jusqu'à l'odeur du bois,

du corps de l'homme jusqu'au chant des oiseaux,

des aubes de givre aux soirs de glace,

des excréments de bête jusqu'aux étoiles filantes,

des planches qui pètent jusqu'au fumier qui fume,

les objets disparaissent avant les noms qu'ils portent,

ce n'est pas l'amour que j'aime mais les gens,

l'odeur des patois, des grimoires aux grammaires,

les crampons à ventouses sur les vieux murs de pierre,

leurs petits doigts de lézard s'agrippant jusqu'au toit,

l'amande ouverte comme un sexe blessé,

l'avancée du quartz dans les montres, la perle rouge des thermomètres,

le cul blanc des chevreuils enjambant les taillis,

le jaune des pissenlits qui nous tache les doigts,

les roses et les violettes d'avril,

les coqs de basse-cour et les coqs de clocher,

la neige devient bleue, les verts se décolorent,

les roseaux rosissent sous le soleil d'hiver,

les arbres dépouillés semblent des nerfs à vif,

le paysage devient flou sous le pinceau de la pluie,

je m'émerveille devant le ver de terre,

devant la moindre amibe,

l'oisillon et le chiot,

tous les enfants nous sauvent de la mort,

je suis né de la terre et j'y retournerai,

l'hiver l'eau du lac devient de verre, un verre si dur qu'on traverse en auto,

restera-t-il un jour un seul paysan qui mérite ce nom,

une porte de grange à deux battants,

une vague odeur d'urine sur le plancher des vaches,

quelques chevaux de trait aux grosses pattes poilues,

j'apporterai des crucifix de bois pour chauffer la baraque,

des drapeaux de pirate, des semaines de contrebande,

je suis de peu de foi mais ne cesse de prier,

que mangerons-nous quand l'argent aura tout détruit,

le milieu où l'on vit est le même qui nous tue.

 

J'aime la vie malgré tout,

la souffrance, la famine, la mort,

les vieillards de vingt ans,

la main gauche de Cendrars,

les yeux aveugles de Borgès,

les jambes de pantalon sans rien,

les chiens galeux, les mains sales,

le vide au creux des paumes,

le ver dans la pomme, les souliers qui font mal,

les cafés coupés d'eau,

la fin de l'été, le mauvais temps,

les bonhommes hiver et leur bedaine de neige,

les copeaux de bois sous l'éclat de la hache,

le bleu du lac sous les éclairs de lune,

le courage de vivre et la peur de mourir,

la solitude escaladant des montagnes de bruits,

l'avalanche des cris dans le vortex humain,

le cortex cérébral encrassé d'idées noires,

les accidents de la route et le crissement des pneus,

les plottes de bar des autoroutes

et leurs danses à dix piasses,

la corde raide où se balance un corps,

les Sisyphes modernes enchaînés à l'usine,

les journaux qui voient les jours en noir,

les histoires qu'on lit dans les craques du béton,

l'essence de char colorant les flaques d'eau,

les voleurs de vie toujours en haut de l'échelle,

les bouteilles oubliées dans la cave des yeux,

les éraflures de l'âme, les balles du destin,

la pluie qui tombe de travers,

les morts qui vivent et les vivants qui meurent,

les bras baissés de celui qui se pend,

la parole des dieux dont on fait des guerriers,

tous les oiseaux le savent quand un arbre est malade,

je cherche tête baissée un trou d'éternité,

un tunnel de lumière.

 

Jean-Marc La Frenière

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