Les gens de peu

Publié le par la freniere

Je suis comme ce chien suivant la voie imprévisible des odeurs. Je flâne sur la route sans connaître le bout. Je rôde sur la page sans connaître le but. Tout est là sans raison. Je suis un homme sans histoire, un mendiant d’images, un piéton anonyme. Un seul pas à la fois suffit pour avancer. Les gens de peu se méfient des importants. Le budget du printemps ne tient pas compte du froid. La vie tutoie la mort. Les choses philosophent aux carrefours des doigts. Il a neigé cette nuit. Les mots zigzaguent sur la glace des pages. Mon crayon prend le bord comme un pied qui dérape et les mots font des chutes. Les i tombent de côté et les a sur la tête. Les circonflexes en perdent leur chapeau. Mes textes n’ont plus de blancs de mémoire mais des bancs de neige tachés d’encre. Une pèlerine blanche couvre le dos de l’air. Il suffit qu’on prononce quelques mots pour que les nuages se mettent à galoper, que la brindille de chaume ait la force d’un arbre, qu’un lièvre apparaisse sur la tablette du haut, que la pointe d’un couteau incise la mémoire. On peut voir un vélo entre deux parenthèses, des fleurs dans la marge, des virgules en bourgeons, des points monter en graines, des anges dans les arbres. L’hiver se met en boule et le printemps s’étire jusqu’à toucher le ciel. Une sauterelle danse entre les lignes. Tout le système solaire vient frapper à la porte. Les livres autour de moi sont des êtres vivants.

 

Mes doigts tournent en rond entre les pages de l’air. Ils suivent de trop loin l’écriture des feuilles, le passage des vents, le pèlerinage des oiseaux. La main qui rédige l’hiver n’en n’oublie pas l’été. Le jour avance sur le fleuve avec des jambes en feu. Quand rien ne vaut rien, l’importance importe peu. Je sais lire et écrire. Pour le reste, je ne suis sûr de rien. C’est bien assez pour aller vers la mort. Malgré la fonte des neiges, le regel bâillonne les oiseaux. Le printemps a du mal à se dire. Les bourgeons se lisent à peine entre les lignes. Du rendez-vous des herbes à la croisée des routes, il faut les souligner avec un stylo-bille. Il n’y a plus de rêve dans le sommeil public. Il n’y a que du toc. Ma pensée fuit entre deux nuages, deux vagues, deux syllabes. N’ayant aucune ambition sociale, je me contente d’écrire, au jour le jour, mot à mot, d’une vertèbre à l’autre. Je tiens debout entre deux lignes. Je ne veux pas d’une vie de métal, passer du chromosome au chrome, du filament au fil de fer. Il faut d’abord marcher pour raconter la marche, goûter avant de dire la pomme. Qu’ai-je fais d’autre que convoquer les mots, déplacer le silence ? Ouvrir les yeux rapetisse le paysage mais permet de regarder plus loin. Nous sommes venus pour apprendre à voir et dire quelque chose. Quand je me penche pour écrire, le monde pèse sur moi, laissant son ombre sur la page. Le vent me tape sur l’épaule en signe d’amitié. Je ramasse du crayon la neige qui claudique avant de s’affaler, de faire le dos rond, de blanchir les toits. Ses chemins de laine s’accrochent aux orties. De longs poils de pin prolongent l’ossature rocheuse des collines. Les murmures de papier s’imprègnent d’émotion. Ceux qui ne savent pas aimer deviennent ce qu’ils haïssent. Les mots qu’on a blessés laissent perler du sang, les mots amour ou camarade, les mots d’enfant prenant de l’âge. Il est moins désolant de se savoir mortel que de ne pas en profiter pour vivre. Il ne vaut pas la peine d’abandonner ses rêves. On perd trop de temps à se faire un nom, à faire du cash, à se faire avoir.

 

La neige a commencé à replier ses ailes. Les poteaux de clôture ont enlevé leur tuque et les petits arbustes se dégagent la tête. Dans la maison de l’écriture, je fabrique les meubles avec des mots. À chaque jour, mon stylo me sert de marteau. Le bruit des allumettes ne remplace pas le soleil. Les clous des virgules n’ont pas la force des racines. Je passe sur la route le chiffon de mes pas. Je bricole un oiseau avec des mots en forme d’aile. Je me fabrique un ciel avec un bout de crayon et la marge d’un livre. Les phrases sont des jardins. Les mots s’assemblent comme des plantes. Tout est germe ou fragment. Tout est sacré, même le profane. Le jour se lève. Le monde existe. Je ne possède presque rien, mais j’ai le courage du bonheur. Je mets le ciel dans ma poche et mes couilles sur la table.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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