Avec des mots

Publié le par la freniere

Dans un monde où le seul vecteur de communication est l’argent, il faut reprendre la parole, redonner de l’espoir à l’ostensoir des fleurs, casser avec des mots les briques de Babel. En devenant dépendants de l’informatique, nous nous éloignons de la vie. De plus en plus de Japonais remplacent leur animal de compagnie par un robot. Les jeunes se coiffent d’écouteurs pour traverser le monde. L’appel des Sirènes est devenu électronique. Les amitiés sont virtuelles. Ce monde est frelaté. On ne pense plus, on dépense. On panse le vide avec des placebos. À force de caricatures, l’œil de l’homme s’est affûté comme un crayon, celui de Dürer ou de Goya. Pour ma part, je préfère les barbouillages des enfants laissant de la place pour le rêve. Pour celui qui s’épuise au travail à la chaîne, il sera toujours plus urgent de dormir que de vivre. L’homme n’est pas là pour posséder la terre, mais l’habiter, vivre en symbiose avec elle. Il n’y a pas de cartes géographiques qui savent mieux la route que nos pas.
 
 Sur le bord d’un cahier, tout un monde s’ouvre à moi, un abîme ou un jardin d’éden, quelque chose de plus que l’impotence de la normalité. Un immense indicible sous-tend chaque parole donnant sa densité aux gestes. Peu importe où l’on soit, il y a toujours un loin, et c’est peut être un proche où nous étions plus tôt. Malgré les apparences, la ligne d’horizon n’est pas immobile mais mobile. Nous transportons la distance avec nous. On dilapide l’infini à force de le chercher ailleurs. Chaque seconde, pourtant, est chargée de miracles. Les racines montent avec le tronc. La pluie qui tombe remonte par évaporation. Tous les parfums s’échangent le même air. Les fleurs, en petite robe du matin, boivent la rosée sur le bord de la galerie. Le thé du ciel fume dans leur tasse en pétales. La lumière rallonge les ruisseaux et donne du lustre aux pierres les plus noires.
 
 Il n’y a pas que l’œil qui peut voir. Le plus beau paysage peut être le cadre d’une douleur intime. Il y a parfois dans les mots une matière humaine grouillante de vie. Les trous du cœur se remplissent de larmes. Ce n’est pas pour un lopin de chair qu’on crève d’émotions. Il y a sûrement chez l’homme plus qu’un paquet d’os où appuyer sa peau de bête, qu’un ventre sourd quêtant le pain, qu’un bout de phrase à ronger, les poumons et les reins, l’échine courbée des larbins, leurs médailles et leur fric, un doigt plié qui fait mal, mon cœur rempli comme un cahier, ma voix coincée entre les mots, le sourire à côté sur le tas gris des choses. Il y a sûrement une âme sous les braises fanées, la voix de ceux qui veulent briser les chaînes. La vie est un immense recueil de poèmes où chacun a sa propre couleur, sa voix, son odeur, son rêve. Sur le chemin des pauvres, j’ai la richesse d’un rêveur parmi des tas d’étoiles. Je ne suis pas un homme de lettres, plutôt un homme de l’être. De mes phrases appuyées sur un mur, je fabrique une échelle. À force de vivre entre des pages vides, on finit par y trouver des mots.
 
 Il est difficile d’être heureux après les bulletins de nouvelles. On broie des larmes entre ses dents. Les années tombent et se cassent la gueule. Il y a de plus en plus de morts dans mes cahiers. Le froid du paysage fait monter la température des yeux. Je vois rouge, les iris comme des bulles de mercure. L’échelle sociale, je refuse d’y monter. Chaque enjambée est un barreau de plus. Je n’échangerai pas mon pain contre la terre promise, un bout de rêve contre la vie réelle. Sur la ferme voisine, la terre a mis ses bas bleus de lavande. Le chaud se cache au fond des poches. Je ne veux plus porter la valise d’un autre. Je dis les hommes avec leur peau. J’écris les arbres feuille à feuille. Je nomme les bourgeons, les cabochons de sève, les nœuds de bois têtus, le sucre des érables. Je crie des noms d’oiseaux. Je le nomme nid à nid, brin à brin, d’une plume à l’autre. Je touche la pierre du bout de mon crayon, le gypse, l’agate, le galet.
 
Je suis né de l’hiver, la tête pleine de neige. Il est difficile de prendre appui sur le dos du vent. Même gourmands d’immensité, nous sommes trop réels pour le rêve. Absent des chaînes qu’on m’impose, je garde les yeux fixés sur ce qu’on ne voit pas. L’âme qui habite le corps se perçoit dans les mots. Je ne serai jamais un homme d’affaires. J’ai trop besoin d’aimer. J’ai l’émotion à fleur de peau et l’habitude de la faim. Les chiffres sont bavards quand on sait compter. Quant aux mots, s’il leur arrive de blesser, ils sont beaucoup plus victimes que bourreaux. Je ne suis pas né de rien, mais de la vie, de l’amour, d’une caresse enclose dans la main, du souffle, du désir. Peu importe où l’on arrive, le diable finira par passer et détruire la nature. Où aller ? À quel fruit confier ses dents ? À quels mots s’accrocher ? Faudra-t-il briser le silence, imiter la rivière dans un théâtre en flammes ? On est vraiment soi-même qu’entre la mort et soi.
 

Nous vivions entourés de mots. Je les cherche aujourd’hui dans le bruit numérique, le vortex des ondes, le brouhaha du vide. Je tente un dernier coup de patte avant de replier les vertèbres du verbe, un dernier coup de gueule, un ultime coup d’aile. Les hommes, les sentiments, les choses se prolongent entre eux et l’on ne vit jamais qu’une seconde, fusse-t-elle d’éternité. J’appartiens à mon âge comme la boue sous la pluie, la terre sous la neige, le fromage qui coule, la fleur qui mûrit. J’appartiens aux samares qui préparent la sève, aux abeilles qui s’amarrent au pollen,  aux ailes des oiseux qui échancrent le ciel, au décolleté plongeant des collines, au soupir du vent, à la gloire des papillons, à la patience des insectes. Je veux escalader tout ce qui nous sépare, mordre à la vie comme à la pomme, ouvrir d’une oreille les serrures des cigales, montrer de la lumière à ceux qui ne voient pas, remplacer les idées par un poids égal d’âme, secouer les puces du présent. Si la vie ne tient qu’à un fil, je veux y faire des nœuds, pour me souvenir ou y grimper. Les morts que l’on garde en mémoire marchent plus vite que les vivants. Le jappement d’un chien suffit pour avancer, le regard d’un enfant dans la haie des fenêtres, l’étirement d’un chat sur le perron des portes, les grenouilles le soir dans l’étang noir de vie. Le matin respire entre la motte de beurre et le pain frais. La forêt perdure dans le bois de la table faisant craquer ses nerfs. Une simple caresse est une preuve de la main.

 

Jean-Marc La Frenière
 
 

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