Avec les mots du doute

Publié le par la freniere

Quand il ne marche pas, un vagabond avance par ses mots. J'habite les images, l'odeur d'humus près des fossés, sous la casquette des saisons, le chant rauque du huard, les couleurs de l'automne, la blancheur de la neige, la profondeur de l'eau, la peau lisse des truites, le vertige des plantes, le flair des chevreuils, la salive des loups, l'herbe qui craque sous le pied, l'équilibre des choses. Ce qui relie est invisible. Je répartis les gènes, quelques graines de lumière dans un gros paquet noir. J'avance parmi les phrases qui font le sang plus rouge, l'univers plus vivant, l'infini plus réel. On n'apprend pas à vivre si on ne rêve pas. Chaque homme respire dans un mot. Chacun avance dans un pas. La courte échelle des images soulève les regards. La sève pétille au fond des bûches. Une huître fait sa perle. La phrase file sa métaphore. La mort fait sa route à l'intérieur des vivants. Nous traversons le grand texte charnel comme des phrases inachevées. Les fils continuent le travail des pères. La vie prend le relais par la langue et les livres, par la sève et le sperme.

 

Tant de vies nous séparent. Tant de morts nous unissent. Les pierres solitaires se regroupent en galets. Les feuilles solidaires de l'arbre finissent par tomber. À faire du surplace, chacun piétine l'infini. L'amour n'est pas inné. On doit apprendre la caresse, l'étreinte, le baiser. Un vivant n'est rien s'il n'essaie pas d'aimer. De l'archet d'un violon aux motifs d'un vitrail, de la chaise en paille à la table bancale, du pont jeté sur la rivière à la tasse ébréchée, les mots deviennent choses par la faim des outils. Les hommes communiquent par le chant du feu, le sang des veines, l'énergie tapie dans le muscle du cœur, l'humus fragile dont toute vie se nourrit. La mort des étoiles invente sa lumière. Pour dessiner le rêve, les mains obéissent aux yeux. Dans le petit cahier où je verbalise ma vie, chaque page est une épaule où pleurer, chaque phrase un bâton de pèlerin, chaque mot une ouverture au monde.

 

À quoi bon regarder les flammes sans se brûler les yeux, faire du feu sans toucher la chaleur! À quoi bon s'aimer sans se croire éternels! À quoi bon les mots vides et les colères de paille! Touillant les dictionnaires, le jeu des caractères, l'alphabet des racines, la glaise, la musique et la palette du peintre, je squatte l'absolu transcendant le réel. Désespéré comme un poète, j'ai l'espoir des enfants, le bonheur imbécile des chats, l'odeur des popottes aux comptoirs de la faim, la mémoire des choses. Je change de cahier comme un arbre renouvelle ses fruits. Tant de mots sont amers et tant d'autres rongés par le bec des oiseaux. Tant de mots courent les rues à la recherche d'un sens. L'espace d'un poème la phrase est verticale. Les mots vivent debout.

 

J'en ai tué des lundis à coups de stylo Bic, dribblé des dimanches à petits pas frileux. J'en ai traqué des ombres à la lueur des phares, chercher le mystère sous la poussière des choses. Les femmes tendent leur sexe en manière de parole, mais les hommes sont sourds. On ne fait pas la guerre avec des balles à blanc. On ne fait pas l'amour avec une arme au poing. On ne caresse pas la vie des menottes aux poignets. J'ai habité longtemps des costumes trop grands. J'avais le cœur serré dans son étui de peau et la route à l'étroit dans le cuir d'un soulier. Je dois me reconnaître dans le paysage. J'aime la pluie et ses baisers mouillés, la fraîcheur de l'herbe caressant les mollets, le poids d'un chat sur les genoux. Je porte un nom sans le remplir. Je laisse aux mots leur volonté.

 

Je me raccroche à l'alphabet comme une chemise à un clou, un enfant à la rampe, un vieillard à sa canne. Par ce temps de m'as-tu-vu, de faire valoir et de miroir, il faut oser l'humilité, retrouver l'équilibre avec des bas dépareillés, remplacer l'opinion par une parole vraie. Parmi tous les croyants, je me rassure avec les mots du doute. Lorsque les mots ne servent plus, j'en fais des plumes ou des galets, des cris de bêtes, des chants d'oiseaux.

 

Jean-Marc La Frenière

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