Il faut du temps pour vivre

Publié le par la freniere

Chaque nouveau jour tient du miracle. Nulle question ne suffit, nulle réponse non plus. Chaque assassin est son propre assassin. Chaque mort voudrait mourir deux fois. Le monde est comme un infini de boites gigognes, un oignon qui perd ses pelures, un être peu à peu dépouillé jusqu'à l'âme. Une part de chacun habite les trous noirs. Pour faire un tout, chaque miette est utile. On tient le monde par l'oreille et les yeux. On tient au sol par les pieds. On se tient par les mains, les caresses, les bras, les accolades. On tient le silence par les mots. Chaque miroir a des réserves de visages. Chaque tiroir a son chant. Chaque serrure a sa clef. Plutôt la petite flamme qui danse que les spots des miradors, le jeu amoureux des lièvres, les brebis déjà pleines, le corps du Québec aux cuisses d'érable, aux cheveux d'ange, au casse de poil, aux bras de lumberjack ou de fileuse de lin. Plutôt la faim qui me nourrit que l'abondance qui tue. Plutôt la touffe d'herbes folles que le béton précontraint. Plutôt la tendresse des loups que le confort des banlieues. Plutôt les poches vides que l'encombrement des bagages. Plutôt la tisane de thym que les rails de coke. Plutôt les touffes de chardons que l'aiguille des seringues. Plutôt l'éthique que la cybernétique. Nous sommes passé trop vite des ruines de Babylone aux cendres bleues d'Hiroshima, de la rosée de l'aube à la rouille des chars, de la fraise des champs à la fraise des dentistes, de la chaise de Van Gogh à la chaise électrique, de la phase aquatique à la phrase des hommes, de l'argile au plastique, des catacombes aux cataclysmes. Il y a longtemps que je me suis retiré des rôles imposés, des matricules, des codes-barres, de l'affreuse mécanique des économistes. Plus près de la fin que du début et n'ayant jamais tout à fait réussi à apprivoiser la vie, j'essaie dorénavant d'amadouer la mort. Je couche avec elle sans pouvoir la toucher. À force de payer la monnaie du malheur, je ne cesse de quêter. Exilé de partout, je crèche dans les mots. Je dépeins les femmes en gésine et les enfants aux yeux cousus de larmes.

 

Le voyageur en tôle de char va-t-il plus loin que le piéton pousseux de brouette? J'en doute. Il finira dans le champ entortillé sur un poteau dans son cercueil de l'année, la peur de ce qui vit lui nouant les entrailles. Quand la vie ôte ses vêtements, tous les hommes s'embrassent. Quand elle s'habille de tempêtes, les animaux frissonnent. Je traîne mes intestins parmi les os du monde et mes pas de poète entre les mots du corps. Je me sens tout petit quand l'infini prolonge les abréviations. Je dessine au crayon le vol des oiseaux, l'ombre d'un nuage sur l'échine du toit, des frontières de craie sur le trottoir des marelles, la balle perdue du temps que rapporte le chien, le petit corps d'un suisse dans la gueule d'un chat, la poupée démembrée d'une ancienne fillette, la jardinière montrant son cul en semant des radis. Je fais signe à ma mère depuis l'autre versant pour qu'elle ne m'oublie pas. Mes mains cherchent dans l'ombre le corps de ma blonde pour la maintenir en vie. Je cherche dans ma bouche l'autre nom de la vie, les mots cachés, trahis, dans la nuit blanche des pages, les marges d'un cahier. J'ai peur maintenant depuis mon  AVC. J'ai le ressort du cœur toujours près de casser. Le futur est fragile et tremble sur sa canne. J'appréhende la mort quand l'âme se fait chair.

 

À l'arrivée des pesticides, des milliers d'insectes sont mort, des espèces entières d'animaux. Avec la disparition des abeilles, les hommes aussi disparaîtront. Aveugle comme une taupe dans la boue sémantique, je cherche la lumière. Je m'accroche au papier griffonné à la hâte, aux pages gribouillées à l'encre pathétique, à ce léger pincement dans la cage thoracique. Il faut écrire plus près du cœur de l'homme que des effets de manche et des éructations médiatiques. La parole, parfois, s'avère être la bouche même des blessures, l'ourlet des cicatrices, les petites lèvres du pubis s'ouvrant avec la vie. L'embonpoint de la prose fait craquer toutes les coutures du texte dans l'étoffe des êtres.

 

Lorsque tout se déglingue dans ce monde de merde, on se dispute les restes: divers détritus, déchets nucléaires, pistons rouillés, tripes éventrées, guenilles souillées d'essence, affiches décolorées, cadavres de chat, fœtus avortés, pantins cassés, chevaux de bois, cerveaux patraques, simulacres en plastique... Toutes les vitrines reflètent la même viduité. Les chiens sont mieux traités que les pauvres, les sans nom, les sans-papiers. Mon écriture vit d'imperfection. Mes phrases boitent de plus en plus. Écrasé par le temps, je suis comme un insecte dans une foule obèse. J'ai laissé toutes mes billes dans le grand sac de l'enfance. Je vois jaillir le sang sur les cendres encore chaudes. Nous sommes toujours à quelques jours avant la fin du monde. La mort penche du côté des vivants comme une ombre portée. Les rêves se mêlent aux cauchemars comme les pneus à la boue, y creusant des ornières, arrachant les œillères, mordant la chair du temps. La mémoire et l'oubli se sont donné la main. On est si peu de chose face à l'ubiquité. Elle a bonne mine l'espérance avec ses loques de pantin. L'obsolescence des choses entraîne celle des hommes. Il faut du temps pour vivre.

 

Jean-Marc La Frenière

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