Il y a mieux que Dieu

Publié le par la freniere

De l'ours en peluche au poil de mon loup ais-je mieux compris la vie? Les fleurs se fanent. Les cendres montent dans le désert et les bateaux contaminent la mer. Le fil de la parole se casse entre nos mains. Il faut une blessure pour connaître le sang, des dents de loup pour mordre le bâillon. Les joies de plume n'empêchent pas les larmes de béton, tout le plâtre gâché ni les caboches pleines de nœuds. Tout se lézarde avec le temps. Les murs, ça va toujours, mais les raccords du cœur finissent par céder et la fissure s'élargit. Est-ce normal de rêver le bonheur? Il devrait être là, toujours. Le malheur, on peut toujours s'y fier. C'est comme la guerre, la haine, la faim, le désespoir des damnés, les engelures en hiver et les coups de soleil dans les pays du sud. À défaut de dire je t'aime, on dit métaphysique, philosophie, Dieu. Les grands mots nous font plus mal que les petits. Les bobos d'enfance peuvent même nous mener jusqu'à la crise de foie et le luxe des curés jusqu'à la crise de foi.

 

Je crois en Dieu quand chantent les oiseaux, quand un poète écrit, quand un enfant dessine. Je n'y crois plus quand l'homme compte ses sous et se vend à la Bourse. L'uniforme finit par déteindre sur le teint des soldats. Ils ont le cœur comme une balle et les enfants servent de cible. Que le malheur soit vrai n'empêche pas le ridicule de la guerre, l'absurdité des banques. Les bars à la mode ont l'air de cercueils éclairés. On y danse pour oublier les pas. On passe des nuits blanches à broyer du noir. Les prix du temps perdu sont affichés partout. Je préfère écrire. Il faut de la musique à la gueule des hommes, un violon au ventre plein de vent, l'étain troué d'une flûte, un ver à nu dans l'estomac d'un fruit, l'eau fraîche d'un geste dans le bassin des bras. Dire âme, c'est parler de la vie, de l'amour, de la mort, c'est parler des enfants, des animaux, des autres, c'est parler d'esthétique et de scie musicale, parler de sentiments dans leurs habits de mots.

 

Il y a mieux que Dieu. Il y a la musique, les mots, les couleurs, le rose du matin, le bleu du ciel, le noir de l'encre, les odeurs, les goûts, la signature de l'enfance sur le papier du jour. On peut aller très loin avec les mots du dictionnaire, aller de l'avant avec les mots d'hier, faire du surplace avec les mots d'ailleurs, traverser des abîmes avec des métaphores. Si on parle parfois, c'est pour qu'il y ait des gestes à la place des mots. Le corps du monde avance avec le gant du temps sur la main de l'espace, le bras des phrases enlaçant l'espérance.

 

Les fidèles de Dieu sont infidèles aux hommes. Pour certains hommes, tuer ne coûte rien que le prix d'une balle. Ils pleurent cependant pour une simple égratignure sur la tôle d'un char, une tache de boue sur un soulier, le rhume d'un moteur, la faillite d'un banquier. Je tiens debout par la parole. J'ouvre les mains comme une chrysalide. Ça sent la fiente et la futaie, la feuille et la futaille. Ça sent l'aube et la rosée aux crosses des fougères. Ça sent l'homme et l'urine malgré l'huile de vidange. Les cheveux inverses des arbres s'accrochent à la terre. Les becs d'oiseaux rapiècent l'herbe verte et les muscles de l'air. Des insectes sirotent un reste d'ombilic. Le nombril du monde reflète sa naissance.

 

L'épilepsie sociale n'épargne plus personne. L'intelligence nuit à la consommation. C'est pour cette raison qu'on emprisonne les poètes. Certains restent des heures derrière les vitres à regarder passer le temps. Ils se croient au cinéma et cherchent en vain leur nom au générique. Ils resteront des figurants. Le Bon Dieu des riches n'est pas celui des pauvres.  Avec le temps, les hochets d'enfant se transforment en cannes pour vieillard. Je me tue à me taire et je renais en phrases, mais les mots sont trop courts, les images trop sages, les chemins trop étroits, le pain trop petit pour la faim et la soif trop grande pour le verre.

 

Jean-Marc La Frenière

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