Jean Tortel

Publié le par la freniere

Jean Tortel

A présent, un autre poète, dont la notoriété resta plutôt modeste et dont la vie fut apparemment dénuée de singularité, alors que, d’une part, il disposait d’une maîtrise de la langue, d’une sureté d’écriture, mais aussi des moyens d’affirmer son originalité d’érudit et sa personnalité, toute tournée vers l’intériorité, mais hantée par sa grande connaissance des destinées les plus fortes et atypiques de notre littérature.
S’il compte, de mon point de vue, au nombre des individus hors de commun, c’est que, justement, cela ne cessait de bouillir en lui, et par instants de fuser en mille étincelles, nourries de la sève riche de ses connaissances encyclopédiques et des éclats retenus de son humour intarissable.
Pour ce qui est de sa vie, il fut d’abord un anodin fonctionnaire de l’enregistrement, puis un précoce retraité (pour raisons de santé), tout comme le fut également son ami Guillevic (lui aussi contrôleur de l’enregistrement). Délivré des contraintes liées à ses activités de bureaucrate au sein de la fonction publique, il se retira, avec son épouse, Jeannette, dans sa maison située au cœur de ce qui était alors une banlieue bucolique d’Avignon, tout près de la rive gauche du Rhône.
Là, il devint vite le centre névralgique d’un réseau d’amitiés, qu’il noua simultanément avec ses « contemporains » (Ponge, Clancier notamment), mais aussi avec de jeunes poètes tels que Gérard Arseguel ou Alain Veinstein, et bien d’autres, tous familiers assidus de ses « Jardins Neufs ». Sa bonhomie et son érudition y faisaient fortune, à parité avec l’extrême et discrète finesse et générosité de Jeannette, par ailleurs cuisinière hors pair !
Jean était un épuisable réservoir, de surcroît fort disert, d’anecdotes concernant les vivants et les morts (il pouvait en raconter de bien bonnes sur Ponge, qu’il avait connu et brièvement hébergé, de façon clandestine, pendant l’Occupation, mais aussi sur l’illustre méconnu Marbeuf ou sur le plus que célèbre La Fontaine).
Mais il pouvait aussi vous réciter, de sa belle voix grave et lente, du Mallarmé ou du Racine (une tirade entière n’étant pas de nature à susciter en lui des trous de mémoire).
Il avait été, durant des années, alors qu’il était en poste à Marseille, secrétaire général de la rédaction des Cahiers du Sud, adjoint de Jean Ballard et’ami du fantasque, mais lui aussi érudit, Léon Gabriel Gros. C’est à ce titre qu’il mena à bien l’addition de plusieurs numéros spéciaux, désormais historiques (su le Romantisme, l’Islam, la littérature classique, etc.) ; et c’est ainsi qu’également il fréquenta assidûment des personnalités telles qu’Eluard ou Ionesco.
Outre la poésie, toutes époques confondues, il avait pour passions deux domaines, où sa mémoire était également inépuisable : le roman policier (surtout les grands classiques américains, Chandler, Chase, Hammet, notamment) et la chanson populaire. Le répertoire de Jacqueline Boyer n’avait aucun secret, ni celui de Damia, celui de Fréhel, celui de Berthe Sylva.
C’est pourquoi, soucieux de saluer mon vieil ami disparu depuis une vingtaine d’années, je vais à présent faire entendre une ou deux de ces chansons que nous entonnions avec un sourire espiègle et ravi, après avoir bien mangé, bien bu, eu la peau du ventre bien tendue et l’esprit tout plein des joyeusetés érudites du grand « enregistreur » des trésors du Temps Passé.

Gil Jouanard (Avignon, ce 10 novembre 2019).

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