La mémoire numérique des écrans

Publié le par la freniere

A quoi bon tripatouiller les gènes, araser les montagnes,  arroser les déserts? La beauté de l’homme n’est pas là.  J’avais raison de me méfier des nouvelles technologies. Le mot Yahoo en arabe signifie l’un des derniers degrés de l’esclavage. L’auto qui devait sauver du temps reste prise dans les embouteillages. Les téléphones qui devaient servir à  faire communiquer les hommes a fait d’eux ses esclaves. L’homme contemporain est devenu l’employé de ses outils. J’ai peur d’imaginer l’avenir. C’est le présent en pire, l’obsession de l’argent, l’esclavage des médias, la faim dans le monde, la surpopulation, la fonte des glaciers, l’accroissement des migrants climatiques, les sourates du Coran transformant les filles en bombes suicidaires. Le problème de la terre est la présence de l’homme, même les fourmis le savent. L’homme se moque de la survie des éphémères, des abeilles, des poèmes. Les jeunes chassent les moineaux. Les vieux nourrissent les pigeons. Plus tard, ils nourriront les asticots. Rien ne se perd, rien ne se crée. Les Bédouins seraient-ils des hommes heureux? Les déserts n’ont pas d’arbres pour se pendre ni de lacs où se noyer. J’aime que l’effet n’est pas de cause, que les fleurs soient belles simplement d’être belles, que l’homme marche sans but, que les baleines sautent sans qu’on sache pourquoi. Dans la guerre des images, me yeux fusillent l’ombre. Des grappes de couleurs s’agrippent aux pupilles. Il y a toujours au pied des cèdres des repas d’écorce pour les faons, des noisettes pour les suisses, des cerises pour les buses. Dans la forêt la plus drue, les bras des arbres ne se touchent jamais. Pourtant, ils ne cessent pas d’être solidaires. Les racines s’entraident à grimper jusqu’au ciel. J’aime errer sous le toit des feuilles, étirer le pas sur la mousse des sous-bois, arpenter les collines piquées de fleurs sauvages, méditer sur l’amour affalé sur une souche, regarder de plus près les fourmis s’affoler, prendre un bain de lumière sous le soleil naissant. Les doigts de l’herbe me chatouillent les pieds. Une araignée répare sa toile comme un marin raccommode un filet. Le lait des nuages allaite la bouche du lac comme la pluie les différentes couches d’humus. Il arrive que l’imagination supplante la réalité. Je préfère la mémoire des pierres à celle numérique des écrans.

 

Les musiciens s’occupent du temps. Les peintres et les sculpteurs de l’espace. La lune et le soleil sont porteurs de lumière. Les pulsars des galaxies accompagnent les étoiles. Les  insectes stridulent. Les écrivains s’occupent de tout. L’écriture et l’ici. L’écriture et l’ailleurs. L’origine mammifère des seins. L’origine pédestre des routes. L’origine mentale des mots. Les cordes vocales. L’échine verbale des phrases. L’origine amoureuse des amants. L’origine musculaire des gestes. Je me suis mis à l’écoute des voix, les voix intérieures, la voix des autres, tout un concert de voix qui bruissent parmi nous, les voix du monde, du grand bang initial, les voix de la mémoire, le crissement de l’herbe, le craquement des planches, le claquement des dents, la voix des voies lactées, la voix des plantes, la voix des mers, la voix des voies que l’on doit prendre, les rumeurs de la rue, les battements du cœur, les roucoulements des pigeons, les beuglements des bœufs, le crissement des norias. Il faut réveiller les mots, rajeunir les litotes, dégraisser les voyelles, faire des phrases avec rien pour qu’elles deviennent quelque chose. Mon corps ne me contient plus. Je flotte ailleurs comme en apesanteur, en petit nuage de mots, un aphorisme à barbe, un poème mis à nu, une page indécente, une luciole, un fantôme, un atome d’atome. L’infiniment grand prolonge l’abîme du minuscule. Tant de choses naissent du coït des hommes et du verbe. L’essentiel émane de tous les petits riens. L’éternité échappe au temps. Personne n’est revenu de la mort pour enseigner la vie. L’écriture est une lentille qui rapproche du monde. Entre le temps passé et l’avenir qui vient, le cœur s’obstine à battre. Des gouttes de sperme ont fécondé le vide. Des fœtus émergent de l’eau, des plantes aquatiques, toute une genèse florale. Viennent les bêtes, les premiers amphibiens, les insectes, les oiseaux. Les mammifères prolifèrent jusqu’à l’homme, les hommes jusqu’aux mots, les pieds jusqu’à la marche, les pas jusqu’à la route, la chair jusqu’à l’âme. Les mains inventent la caresse et les doigts l’écriture. On ne lutte pas contre la vie. On apprivoise l’infini.

 

Jean-Marc La Frenière

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