La mort est banale

Publié le par la freniere

La mort est si banale que l’on préfère en faire un absolu. Pour peu qu’on ait vécu en ville, les murs sont à nos trousses. Trop de portes fermées nous ont broyé les poings et courbé les épaules. Les plantes n’ont pas besoin d’église pour remercier la vie. Tous les tapages du monde n’empêchent pas les arbres d’accueillir les oiseaux. Quand j’ai perdu ma montre, j’ai libéré le temps. Il ne sait plus trop bien s’il avance ou recule. Quand je regarde une fleur, je n’ai pas l’intention de devenir quelqu’un. Aimer ce qui pousse me suffit. J’aime les gouttes fugitives, celles qui tombent éloignées de la pluie, les phrases qui parlent seules, les ermites intérieurs, les vieux loups solitaires. Un poète n’a pas besoin d’être vu. Il ne veut qu’être lu. Mes phrases ont l’air de clochards quémandant leur pardon.

 

Le fard ne tient pas sur le visage des poèmes. Ceux qui s’écoutent parler n’entendent pas les autres. Ceux qui parlent trop fort n’entendent plus la vie. On peut être négligé dans ses vêtements mais garder l’intérieur propre, sauver son âme du vacarme. Chaque brin d’herbe s’exprime à sa façon. Chaque arbre  a son propre langage. Lorsque le monde court à sa perte, je me mets à boiter. J’avance à l’aveuglette appuyé sur mon crayon comme sur une canne blanche. Lorsqu’on calcule ses heures pour ne pas perdre un sou, c’est toute la vie qu’on perd. J’avance comme un minou de poussière attirant la lumière, un moine libéré de son Dieu, une mèche obsédée par le feu, un loup des mots éloignant sa portée d’un présent monnayé et de l’avenir à venin. Le bois des tables souffre d’être éloigné des siens, les chênes, les érables, les cèdres. Il se console au partage du pain.

 

L’homme est un être complexe et complexé. Ce qui le rend mesquin et détestable part souvent du même sentiment qui le fait aimable et bon. Je ne tiens pas la rampe mais chaque marche à la fois sur l’escalier des mots. Je ne cours pas les rues, les bals, les spectacles. Je ne fréquente pas les boutiquiers du verbe, les librairies d’eunuques, les horlogers soumis au temps de travail, tous les branleux dans le manche. Je me tiens loin des impératifs de la rentabilité, plus près du temps perdu, de la caresse, de la conscience, de l’étreinte. La langue est mon seul bien réel. La présence d’une foule fait de moi un absent. Je ne m’intéresse pas à ce qui est nouveau mais à ce qui est vivant. Un mort neuf ne bouge pas plus qu’un vieux. Un cadavre reste un cadavre, peu importe son âge. Dans le corps des mots et l’ossature des phrases, c’est mon propre corps que j’habite. Comment pourrais-je un seul instant m’arrêter de penser ? Le monde n’en finit pas de répondre aux questions. La soif dicte à l’homme le chemin de la source. Le bois mort apporte la chaleur. J’écris pour me confondre au paysage, habiter sa pensée. Les doigts sont les yeux de la main. Ils façonnent l’argile en regardant la terre. Ils tiennent le pinceau pour voir l’invisible. Ils bougent des images et peignent des pensées avec un bout de crayon. On tourne tous en rond à l’intérieur du langage comme des ours en cage. La petitesse sociale étouffe le vent libre. Je ne suis ni sage ni en paix. L’insoumission n’empêche pas la légèreté. Elle est une forme extrême de la tendresse. Malgré mes mots souvent amers et mes constats d’échec, je n’écris que des poèmes d’amour, des textes façonnés par la prégnance du désir. À remmailler le temps, je retrouve la laine et la chaleur des moutons, la saveur des mots, le sentiment des choses. Ma nostalgie est celle du futur, de ce qui pourrait être si l’homme habitait vraiment sa vie, faisant ses propres meubles avec le bois du rêve. Je ne veux pas d’un calme ignorant la tempête. Je veux l’eau qui s’enflamme à la vue d’un volcan. Même quand je hausse le ton, je suis plus près des midinettes que des inquisiteurs. C’est toujours l’idiot de la famille qui devient écrivain, peintre, musicien. Les autres se font comptables, attachés de presse, politiciens. Il faut savoir être inutile pour être libre.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article