Le vin des choses

Publié le par la freniere

À boire le vin des choses vaines, on se saoule d'ennui. De vers en verres, de page en page, le corps en miettes, le cœur en cloque d'un poème, la tête en l'air, la phalle à terre, les pieds dans l'eau du Saint-Laurent, la langue pendante comme la pluie, le temps poussé comme une brouette, un grain de sable dans la gorge, le cul de guingois sur une chaise bancale, un peu clown, un peu triste, l'espace fuyant comme une veine, les yeux en éventail japonais, les bras pareils à des moineaux, le visage dans les mains et mes mains en détresse cherchant des hanches à cajoler, j'essaie de garder l'équilibre entre les jours sérieux et les nuits frappadingues. Je me cherche à mesure que j'écris, même en étant sûr de ne trouver que la mort au bout des pages.

 

Les roseaux tiennent debout au milieu de l'hiver. Les rosiers s'impatientent. Toutes les odeurs explosent dans ma tête dilatant mes narines. Toutes les couleurs se mêlent, du bois de rose au vernis à ongles. Tout pourrit, s'accumule, fermente. Tout meurt et tout renaît. Tout s'achète et se vend, mais tout se paie en monnaie de singe. Tout se gagne et se perd. Tout s'encaisse à la fois, les dollars et les coups. On m'a décrété fou plus souvent qu'à mon tour. Les rêveurs ont raison contre les marchands de toc et les peddleurs de reality show. Tout l'espace à gagner est plus imaginaire que géographique. On navigue à l'estime dans les flots du mental. Tous les langues nous fouillent, nous farfouillent, nous touillent, nous chatouillent, des hurlements aux aphorismes, des mélodies aux métaphores, des mélopées aux oxymores. Le petit lait des mots se transforme en fromage. Le maigre feu des mots suffit à m'éclairer. Je me réchauffe parfois aux mots des autres, les hommes qui sont bons ou qui essaient de l'être.

 

Il pleut depuis deux jours. L'hiver décrisse enfin. Les toitures laissent tomber leur bougrine. Les bourgeons font du ventre. Quelques feuilles pointent le bout du nez. La terre se déculotte. La pierre se décalotte. La mare sur le sol est comme un bol en alu cabossé, un fond de pot Mason échappé d'une poubelle. Le drap du ciel s'égoutte sur la ligne d'horizon entre les bas de nylon et les slips des nuages. Les pépins de pomme se crispent à l'arrivée des grives et les cerises ont peur du bec des oiseaux. Le temps est gris comme les pistons d'une Toyota. Les yeux d'un chat clignotent sous l'aile avant, tout près de la roue gauche. Le trou dans la couche d'ozone s'agrandit et les icebergs fondent. Devenu obèse en vieillissant, mes jambes ne répondent plus qu'à l'appel des mots. J'ai peut-être grossi par peur de n'être plus qu'un homme d'encre et de papier, cet autre que j'invente à défaut d'exister. Je pleure encore ma blonde. Il y a si longtemps que je n'ai pas baisé, j'ai oublié comment le corps d'un homme s'ajuste à celui d'une femme, la saveur d'une bouche, la douceur d'un sexe. Je me croyais sans haine, et pourtant, je rêve que ceux qui chient de l'or et pissent de l'argent s'étouffent en vomissant, laissant leur place aux êtres plus humains, aux espèces en péril avant que les autos n'asphyxient toutes les rues.

 

Un voleur sans bras est comme un oiseau sans aile, un avion sans hublot, un danseur sans jambe, un poète sans mot. Avec quoi tient-il son butin, son destin, son trésor caché, son sac de couilles ou son paquet? Un édenté peut-il chanter la pomme, croquer la note bleue, mâchouiller des questions à défaut de réponses? Partout sur les pages où j'écris, mon corps accompagne mes mots, avec sa faim, sa soif, ses désirs. Sans faire semblant de maigrir, je vide mes poches constituées de cailloux, d'actions, de choses, de phrases avec le moins d'adjectifs possibles. Je préfère les verbes.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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