Les chefs

Publié le par la freniere

Tous les chefs sont pareils, chef de gare ou chef de rayon, chef de guerre ou chef d'état. Ils s'opposent à la vie et ne supportent pas la vérité. Dès sa naissance, l'homme a tout pour mourir. Entre-temps, il doit d'abord trouver ce qui le rend vivant. On croit refaire le monde avec des frères de comptoir, mais le fil se casse et le film s'enraye. On croit trouver sa route sur la carte du tendre, mais les nids de poule sont des cratères de bombe. Les jours n'ont plus d'heures et les montres retardent. On se monte un bateau dans l'ivresse des bars, mais le bateau prend l'eau dès qu'on manque de bière. Les imbéciles heureux ne comptent pas leurs sous. Ils rêvent d'une route qui n'aurait pas de fin, d'une vie sans monnaie, sans pesticide, sans police. Ils bâillent aux corneilles qui se déguisent en prêtres. Ils ne laissent pas leur main sous le marteau du boss. Ils s'accrochent aux clous tenant tête à la mort, au vent qui fait bouger l'épaule des patères. J'ai appris de mon loup qu'on ne vit qu'aux aguets. Je suis avec les heures qui passent à côté, les hors-la-loi, les fous, les louves de tendresse protégeant leurs petits, les pics-bois qui s'entêtent à réveiller les morts, les enfants insoumis qui ne perdent pas pied dans les souliers des hommes. Lorsque j'écris dans la pénombre, je convoque au matin la mémoire des ratures. Même au centre des villes, j'ai la mémoire des racines. Les chats gardent pour eux les secrets de la nuit. Les souris coursent avec le temps. Le poisson de l'angoisse tourne en rond dans le bocal du cœur.

Je ne veux qu'un peu d'air, d'émotion et de pain, un peu d'eau, d'amitié et de paix, un peu d'encre, de guitare et de glaise. Je nomme à tout hasard le sang des coquelicots résistant au mazout, la fraise toujours vivante sous les défoliants, la peau qui saigne sous la griffure des ronces, la vraie pelle oubliée dans la terre des écrans et la fausse perle des écrins. J'imagine à la fois la main qui tient le manche et celle qui dessine, le cœur qui décide et la tête qui pleure, l'escalier de la vie et la marche qui manque. Je veux un monde sans gagnant ni perdant, où passer à côté soit la norme des hommes. Je veux donner à lire le revers des médailles à l'ombre des statues, le cœur des clochards sous le papier journal et leurs remparts de carton. La caresse et la voix sont une façon de parler, le rêve et l'amitié une façon de marcher. Écrire et dessiner sont une façon d'aimer.

Je m'abandonne aux flèches de tout bois, aux fleurs de peau, aux coups de coude, aux coups de foudre, aux coups de cœur, aux rimes des chansons poussant leur ritournelle, aux airs d'ocarina, aux heures de pointe s'échappant des pointeuses, aux six lettres de l'alphabet multipliant les mots, aux mains qui s'ouvrent pour donner, aux yeux qui cillent et qui s'étonnent. Il y a gros de peur pour un si petit cœur. Il y a long d'espoir de la semence à l'arbre et de la pomme au cidre. Il y a loin de la parole aux gestes, de la vigne à l'ivresse, des kilomètres de haine à traverser pour un mètre d'amour, des kilogrammes de sang pour quelques gouttes de sperme. Tant qu'il y aura des hommes pour les museler, il y aura des femmes pour se défendre et des enfants à naître d'une parole commune.

Les vivants finissent au cimetière. Les mêmes rides se creusent sur le visage de chacun. La page ne dit pas toujours ce que l'on veut. Les majuscules s'opposent aux minuscules. J'ai gardé la main, mais elle ne bouge plus, trois tendons déchirés et un pouce broyé par le poids des syllabes. Une phrase trop pesante m'est tombée sur la paume. Qui a dit que les mots ne font jamais le poids? L'encre est comme le sang qui coule des blessures. Des larmes luisent dans l'alphabet du monde. Le silence figure la mort d'un moineau. Une épaisse rature défigure l'image en effaçant le sens. Une ampoule électrique ne prolonge pas vraiment la lumière du soleil. Les vieilleries s'entassent par ordre de poussière, boites de conserve rouillées, lingerie souillée, colifichets mordillés par un chien, cannettes cabossées aux couleurs déteintes et sachets de verveine apaisant la colère. Je quête ce qui vit dans la verve du monde, ce qui survit de sang dans le verbe du cœur.

Jean-Marc La Frenière

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