Les émotions

Publié le par la freniere

Les émotions, les objets, les maisons, les paysages nous forcent à regarder le temps. Il coule entre nos doigts comme un sable trop fin. J'écris avec les lieux, cette chair de la mémoire. J'ai habité longtemps une maison centenaire, bâtie à la césure du siècle, une maison construite par des Irlandais, non pas en pièce sur pièce comme celle des Québécois, mais en planches comme celle des Anglais, des fenêtres à guillotine, une immense galerie faisant tout le tour des murs, l'extérieur en déclin de cèdre et l'intérieur en lattes d'érable. Dans la région des Bois-Francs, les érables, les merisiers, les frênes ne servent pas seulement à l'ébénisterie, on en fait des cordes à bois de chauffage. La maison repose sur d'immenses blocs de pierre. Elle est érigée en face d'un ancien volcan où l'on taillait des blocs de toutes les couleurs, de l'émeraude au basalte. La nuit, c'était un repaire de coyotes. On les entendait hurler jusqu'à l'aube. À la pleine lune, mon loup se joignait à eux dans un étrange dialogue avec l'astre lunaire. Autour de la maison nul bitume ni ciment ne protège le sol. Le froid est moins sévère à l'arrivée de mars. On marche dans la neige, la pluie boueuse, la poussière. On tache les parquets avec ses pieds crottés et ses grosses bottes de neige. De la première coulée d'encre à la dernière phrase, je me mets tout entier au service de la vie.

 

Nous ne possédons rien lorsque les choses nous possèdent. Nous sommes possédés, obsédés, obsolètes. Peu importe le verbe, tout se conjugue à l'imparfait. Appelle-t-on temps mort le temps de digérer entre deux repas, celui du fœtus de la conception à la naissance? C'est le temps des montres, des agendas, des horaires qui est le temps des morts, le temps perdu à enrichir les banques. Ce n'est pas le trop peu qui m'inquiète, mais le superflu. On ne se déleste pas du temps, ni des blessures ni des autres. On porte tous le poids des choses, l'espace de l'espoir, le temps du désespoir, les cicatrices des années.

 

Au jeu des cow-boys et des indiens, je n'étais jamais le shérif, mais celui qu'on poursuit, le vieux chef en colère, Geronimo ou Pontiac, le papoose qui plonge tête première dans les eaux lustrales de mars. Taciturne de nature, je devins vite muet. Je me mis à écrire, gardant mes mots pour le papier. C'est en poète que j'écris de la prose. J'écoute avec les yeux. Je vois avec les oreilles. J'écris avec les tripes, les pieds, la tête, la luette, à fleur de sens et de peau. J'entends encore le chant des oiseaux disparus. Tous les tamias et les grenouilles qu'on chassait de la fronde, les chats qu'on tirait par la queue, tous les estropiés dont se moquait l'enfance et les fantômes claudiquant me reviennent en mémoire. Des nuages passent dans ma tête, des vagues sous ma peau. Privé de Dieu, je garde un pied dans Brocéliande et l'autre dans la merde, un œil sur le ciel et l'autre sur la terre, une main dans la neige et l'autre sur le sable. Il y a des ombres qui nous tendent la main, un ciel aux couleurs d'hématome, des fleurs assassinées pour un bouquet, des enfants turbulents qu'on transforme en soldats. Dernier à se rendre au ciel au cloche-pied des marelles, je fus premier de cordée dans l'enfer des drogues. J'ai épongé mes larmes dans les guenilles du chagrin et gratté mes bobos entre les bras du temps. Parmi les fils du soleil, je fus toujours un rejeton de l'ombre, un jeton d'impatience dans la main d'un quêteux, un étrange marmot dilapidant pour rien les clefs de son royaume et vidant sans vergogne son baluchon de rêves dans tous les terrains vagues. Le fil du temps s'use et mincit. La gomme d'un crayon suffit pour l'effacer.

 

On vend la vie par tranches, la mort en pièces détachées ou en pièces de monnaie, un Dieu de pacotille que vénèrent les cons, des pénis atrophiés dans un concours de bites, des rossignols qui chantent faux, clés rouillées dans la serrure du monde, des peintres aveugles, des orateurs sans mots, des montagnes enterrés et des nuages volées, des enfants désespérés, des femmes tricotant le chanvre des pendus, des types dans la dèche tendant leur main pour vivre. Que faire quand les instants finissent avant de commencer, quand les abeilles perdent leurs ailes, quand les fleurs sont stériles? J'ai besoin d'os pour supporter les mots, de longues mains pour étirer les phrases, mais je m'évide, je m'éteins, je suis l'ombre d'une ombre, l'ombre du doute, le noir des blessures lorsque le sang fait croûte. L'Amérique nous inonde de tant de choses vides. Le jour de ma mort, je ne veux pas de larmes ni de fleurs, de prières ni de pleurs. Je veux une boite de rires, des caresses, de la barbe à papa. Je veux qu'on m'embrasse comme un enfant qui monte se coucher.

 

Quelques mots suffisent pour entrevoir la lumière. Tous les Godot du monde entendent le silence, attendent la parole. Tous les Godot cherchent leurs mots. Les crapauds tombent des lampadaires. Les corbeaux s’entretuent. Trop de gens meurent seuls sans que personne ne le sache. Trop d'enfants dans les rues prennent un chien pour ami. Trop de femmes tuméfiées par les poings d'un mari continuent de l'aimer. Trop de sphincters lâchent du sang partout. Trop d'anges deviennent cadavres. Trop de boyaux en vrac, de tripes à l'air et de bébés pendus à leurs cordons ombilicaux. Trop de clochards célestes se retrouvent en enfer pendant que les vrais coupables sont au pouvoir. Il faut bien continuer malgré tout, se battre avec le néant, courser avec la mort, l'absurde et la bêtise. Capitalistes et autres prédateurs, nous serons heureux quand vous aurez disparus du monde des humains.

 

Jean-Marc La Frenière

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