On ne voit plus

Publié le par la freniere

On ne voit plus beaucoup de ces écrivains qui, naguère encore, prétendaient écrire pour défendre ou exalter telle ou telle noble cause. On n’en voit presque plus qui le font pour prêcher, à la gloire de leur Dieu ou en faveur de la cause nationale. On en voit encore quelques-uns qui éprouvent ainsi le besoin de partager leur malheur, ou de le conjurer ; d’autres qui pleurent leur amour perdu ou qui exposent à tout vent celui qu’ils vivent dans la joie ou dans le stupre.
Mais bien peu avouent que, s’ils écrivent, c’est d’abord pour éprouver une intense sensation de plaisir. Aussi vais-je ici dire une fois de plus merci au très cher Pierre Michon, qui, dans un entretien avec quelqu’un, en Argentine, dit justement cela : qu’il écrit par plaisir.
De fait, si je n’ai personnellement pas pour habitude de « traiter des sujets » dans mes écrits, mais aussi si j’écris tant, c’est pour cette unique raison : j’éprouve de brefs mais intenses moments de joie à écrire, joie qui se combine avec la sensation de faire, phrase après phrase, un bout de chemin en plus vers le but que, toutefois, je sais n’avoir aucune chance d’atteindre un jour, car, si cela était, cela voudrait dire que je serais revenu au point de départ, non pas celui de ma propre existence, mais celui de cette supposée cellule originelle, juste avant son explosion fondatrice. J’écris un peu comme les derviches de Konya tournent à la fois sur eux-mêmes et autour du vide sidéral, un bras tendu en direction du vide encore plus grand qui englobe celui qui nous englobe.
C’est de la jubilation sans cause ni autre perspective que d’accroître chaque instant d’un mot de plus. Comme si, d’un sésame, on allait ouvrir le sanctuaire de tous les trésors ou comme si, d’un abracadabra tant attendu, on allait soulever le couvercle de la lampe merveilleuse et enfin demander : « Esprit, es-tu là ? »
Ce n’est que du bonheur, je vous dis.

(Avignon, ce 24 novembre 2019).

   Gil Jouanard

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article