Sur quelle route marcher

Publié le par la freniere

Avec quels mots commencer? Sur quelle route marcher? Où donc chercher ce qui nous manque? Où trouver l'horizon que l'on pourra franchir? À quelle question trancher le cou?  Je me contente de lire dans le sable le roman d'une fourmi, de suivre le ballet d'une anguille échappée de l'étang. Le tam-tam du cœur ne cesse jamais de battre la chamade malgré les dieux mauvais qui ont repeint les arbres. On dirait des cadavres quand ils perdent leurs feuilles. J'ai déchaussé le pied de la lettre. Mes phrases marchent pieds nus. Mon sac en bandoulière perd ses billes, ses cailloux, ses murmures comme la poche des vieux dont le sperme s'anémie. Je cherche quoi en récoltant la sève dans les arbres, le sang des bêtes, le ver dans la pomme et l'or du temps dans la corbeille des années? J'avance d'un bord à l'autre de la pluie. Je vais dans tous les sens comme un toton qui tourne sur sa pointe et finit par canter, une toupie sans parachute qui tombe au bout de la table et bondit sur le sol dans un nouvel effort. Je tiens debout entre les mots.

 

En élisant des hommes corrompus, nous participons tous à la corruption du monde. Plus on nettoie la terre, plus ses déchets s'empilent et gagnent sur la mer. Il y a paraît-il un continent entier fait de sacs d'emplettes et de bouteilles en plastique. Malgré les cataractes et l'Alzheimer, j'essaie d'y voir clair dans le malheur qui vient. J'ai dans la voix le croisement d'une pie et d'un marteau piqueur, le cri des enfants, le hurlement des ambulances, le murmure du vent et le jappement des chiens. Le chant des oiseaux n'est pas plus innocent qu'une larme d'enfant. Il fait partie de la vie. Le passage du temps excite chaque nerf et celui des idées bouscule mes neurones. Le vent frissonne entre les arbres comme un enfant remontant ses socquettes, l'haleine brumeuse des nuages, la mémoire des corneilles dans leur vol de v noirs.  Tous les lieux sont des quais. J'espère que la route va plus loin que les rails. Tous les trains finissent en ferraille. Tous les pas sont comptés. Je n'ai pas perdu le Nord, mais je n'ai plus de boussole.

 

À boire le vin des choses vaines, on se saoule d'ennui. De vers en verres, de page en page, le corps en miettes, le cœur en cloque d'un poème, la tête en l'air, la phalle à terre, les pieds dans l'eau du Saint-Laurent, la langue pendante comme la pluie, le temps poussé comme une brouette, un grain de sable dans la gorge, le cul de guingois sur une chaise bancale, un peu clown, un peu triste, l'espace fuyant comme une veine, les yeux en éventail japonais, les bras pareils à des moineaux, le visage dans les mains et mes mains en détresse cherchant des hanches à cajoler, j'essaie de garder l'équilibre entre les jours sérieux et les nuits frappadingues. Je me cherche à mesure que j'écris, même en étant sûr de ne trouver que la mort au bout des pages.

 

Les roseaux tiennent debout au milieu de l'hiver. Les rosiers s'impatientent. Toutes les odeurs explosent dans ma tête dilatant mes narines. Toutes les couleurs se mêlent, du bois de rose au vernis à ongles. Tout pourrit, s'accumule, fermente. Tout meurt et tout renaît. Tout s'achète et se vend, mais tout se paie en monnaie de singe. Tout se gagne et se perd. Tout s'encaisse à la fois, les dollars et les coups. On m'a décrété fou plus souvent qu'à mon tour. Les rêveurs ont raison contre les marchands de toc et les peddleurs de reality show. Tout l'espace à gagner est plus imaginaire que géographique. On navigue à l'estime dans les flots du mental. Tous les langues nous fouillent, nous farfouillent, nous touillent, nous chatouillent, des hurlements aux aphorismes, des mélodies aux métaphores, des mélopées aux oxymores. Le petit lait des mots se transforme en fromage. Le maigre feu des mots suffit à m'éclairer. Je me réchauffe parfois aux mots des autres, les hommes qui sont bons ou qui essaient de l'être.

 

Jean-Marc La Frenière

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