Une écriture nyctalope

Publié le par la freniere

Pour voir dans la nuit, il faut des mots aux yeux de chat, une écriture nyctalope. De la poche du facteur au bois du secrétaire, le paysage se déplie comme une lettre, celui que l'on dessine avec des pattes de mouche. Qu'y a-t-il de neuf à l'autre bout du monde? Il n'y a pas de femme dont le non soit un oui, mais il y a trop d'hommes qui se font eux-mêmes esclaves. Depuis la mort de ma blonde, une chaise manque à la table. Il y a toujours une assiette en trop, une soupe restée froide, un quignon de pain qui sèche, un poème rassis, un air de reproche dans les plis de la nappe. Quand le soleil nous inonde de bleu, je m'en vais à ligne pour ajouter du vert au brin d'herbe jauni. Entre deux vagues de sommeil, le rêve surgit comme un nageur prenant l'air. Les silhouettes marchent avec le dos au sol. La tessiture de la voix est un solfège alphabétique. Les couleurs de syllabes se sont aussi des notes. Fa, do, la. Rouge, bleu, vert. J'écris comme un peintre du dimanche qui fait saigner les roses, un pêcheur à la ligne appâtant l'horizon, un sculpteur sur sable, ses châteaux en Espagne et ses petits seaux d'eau, un ornithologue avec ses sauts d'oiseau. La majuscule fait le paon au début de la phrase. Les italiques se penchent comme une ombre. L'accent aigu empale la poitrine des mots. Le mot amour étouffe entre les parenthèses. L'accent circonflexe est un trait sur la tête d'un rêveur, sur le e d'un pêcheur. Écrire des poèmes, c'est faire un oiseau avec des plumes, une rivière avec un verre, un arbre avec des planches. Dans une chambre clôturée de livres, je m'échappe en lisant. Une phrase s'ouvre sur le monde. Je regarde la vie avec les yeux des mots. Les syllabes font du bleu, du rose, du rouge, de l'ébène. Ils me versent un fond sonore dans le creux des oreilles. Un crayon bouge dans ma main. J'en ai des crampes dans les doigts. Le monde est fait d'une pelote de laine, des mailles d'un filet, d'un sur-jeté de laine, du fil d'or des broderies, des jupes d'une femme. Tant de routes commencent entre les lignes du papier. Où la plume prenait dans l'encrier de l'eau de pluie et des rivières, le stylo fait de même. Mon crayon a la mine basse dans son habit de bois, un HB fait en Chine.

 

Trop d'oiseaux s'écrasent sur des Babel vitrés, de très hautes tours grattant le ciel. Les fenêtres ne s'ouvrent pas. On y respire un air conditionné plein de microbes cancérigènes. Il est difficile d'être un homme quand le plastique a remplacé la terre, quand les blessures perdent de l'huile au lieu du sang, que la parole perd son sens. Les crapauds n'ont plus besoin de se changer en princes. Il leur suffit d'être riche. Partout, la fin du monde est proche. La fonte des glaciers provoque un tsunami. La mer qui déborde prend sa revanche sur la science des hommes. Les animaux s'enfuient devant le feu et les séismes. Les hommes s'enlisent dans le sable du désir, les trombes d'eau et les centrales nucléaires. Après le premier mot, on voudrait effacer le mot fin. Il y a l'insecte sur la tige, les pattes de mouche sur du papier, la buée sur la vitre. Il y a des fleurs qui meurent en hiver, le poing serré dans les épines, des plantes qui renaissent, des bêtes qui s'accouplent. Il y a des trains qu'on rate et les cahiers perdus, les gares qu'on atteint et les tiroirs vides. Il y a des sentiments, des idées, des histoires, des poèmes, l'apparition d'un cheval dans une chambre d'enfant. Il y a l'hiver qui s'habille et l'été dégrafant son corsage. Il y a la mer, les traversées, les naufrages. Il y a des points de suspension, d'interrogation, d'exclamation. Il y a des points sur les i et des mots dans les phrases. Il y a des bourgeons, des fleurs, des fruits, vouloir aimer et être aimé. Il y a des mots, des gestes, des désirs. Il y a les choses, les voyages, les paroles. Il y a des asphodèles, la beauté des femmes et l'odeur des chevaux. Il y a des sources, des rivières, des fleuves. Il y a l'absence, la présence et l'espérance, vouloir naître et être là. Il y a des branches, des nids, des oiseaux. Il y a la maison, le linge et les papiers. Il y a des larmes, des rires, des souhaits. Il y a la nuque, le regard, les mains. Il y a la vie, la mort. Il y a entre les deux une banale histoire d'amour.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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