Une ligne imaginaire

Publié le par la freniere

Une ligne imaginaire me sépare du même côté, dans l’ombre des choses, le noir de la lumière. L’écoulement du temps se partage en flux et en reflux, en marées hautes ou basses, en lacs ou en ruisseaux. Une pluie de secondes inonde les ornières. Les vieillards bougent comme des squelettes et les enfants s’animent. Leurs mains tiennent des ballons de vin ou des ballons de plage, une cane ou un hochet. Le temps leur tricote des rides. Entre le faste et la misère, la luxuriance et le délabrement, je croise des guêpes qui s’affolent, des grésillements d’insectes, des cris de bêtes, tout un vocabulaire d’herbes folles, des couleurs, des milliers de tons, le rouge, le bleu et l’ocre, le sang, le ciel. la terre, le vert, le noir, le jaune, la forêt, la montagne, le soleil.

Dieu, je le regarde par un œil anal, le trou de cul du monde. Le réel chie du rêve, une chiasse de songes et de mensonges. Certaines images viennent masquer les câbles du cerveau. Certains mots font rire où il faudrait pleurer. Certains autres font peur ou bien consolent. Le temps passe toujours plus vite que prévu. Toute vie prend l’eau et finit par couler. Je me plais à penser que les âmes sont étanches et qu’elles survivent à la noyade. Dans une pluie de larmes, écrire est parfois l’esquisse d’un sourire. J’y cherche des trésors que je ne trouve pas, mais je sais qu’ils sont là. Tous les mots que j’écris embrassent le néant. J’éviscère la nuit dans la chair des étoiles. Les phrases développent leurs clichés. La caméra mentale a peur du chômage, que le kodak s’enraye, que la brume se dissipe.

J’écris de reculons comme un homard des iles. J’avance en écrevisse sous les galets des phrases. Je pédale en sauteuse sur le vélo des mots. Je chevauche comme un enfant sur un cheval de bois s’échappant du manège. J’avance sur tapis volant, ou les jambes croisées sur un balai de sorcière. Il pleut. Il pleut. Il pleut. J’écris comme les gouttes d’eau qui inondent la page, les nuages qui renversent leur encre, les bateaux qui se séparent de l’ancre, les rails qui s’enfuient de la gare.

Me sachant mortel, je suis sorti de l’hôpital plus vivant que jamais. Je connais cet état, je suis sorti de l’église plus athée que jamais.

 Jean-Marc La Frenière

 

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