Cahier des charges

Publié le par la freniere

J'aimais côtoyer les chevreuils qui sortent des ravages pour brouter l'herbe fraîche, les limaces pataudes qui bavent sur le sol, les  oiseaux aux ailes infatigables, les outardes et les oies blanches qui reviennent du Sud et vont nicher dans le Nord, les furets que l'on ne voit jamais mais sucent le sang des poules, les urubus, ces espèces de vautours, dépouillant la peau des bêtes tuées par les autos, ratons laveurs, porc-épic, sconses aventureux traversant la route sans regarder de côté. L'enveloppe du corps s'amincit pour endurer le soleil. Tous les battements de cœur remplissent la forêt, celle qui mousse dans son verre de verdure, celle qui pousse à même les racines. J'ai beau m'y attendre, l'éclosion des fleurs m'étonnera toujours comme celle des jeunes filles qui deviennent femmes, la croissance des plantes, la vérité du temps que n'use pas le chagrin. Les insectes remuent dans les strates oubliées. La nature avec ses plantes et ses bêtes, sa flore et sa faune se dirige vers le ventre maternel de la terre. Chaque printemps est une renaissance. Au souvenir des jardins, tout un trésor de bricoles me revient en mémoire, tuyaux d'arrosage percés, vieille bêche rouillée, pelle rongée par le temps, arrosoir aux trous mal embouchés. J'avais clôturé mon dernier jardin pour pouvoir laisser mes bêtes en liberté, mais mon cochon Arnold savait ouvrir la porte. Je n'avais qu'à prononcer son nom et il sortait en refermant la porte. Il revenait une demi-heure plus tard croyant m'avoir floué. J'ai passé l'été à lui crier après. J'étais encore une terre en attente, prête à accueillir les graines et les semis. J'ai maintenant le front ridé des terres en labour qui ne donnent plus rien. À quoi bon remonter les années jusqu'à ce temps béni. Je dois vivre au présent, non envier le passé. Il y a des jours où je cherche mon nom dans la rubrique nécrologique. Ne m'y trouvant jamais, je vis d'un peu d'espoir, d'espace et de mots nus. Je veux garder en vie le murmure de la langue parmi les bruits du siècle.

 

Le serein tombe sur le chant des serins. Deux oiseaux bleus, des perruches poudrées de bleu dans une cage d'oiseaux, deux serins jaunes comme des boutons d'or et des fleurs de moutarde. Ils jacassent sans arrêt comme un club de commères. Je ne comprends pas très bien ce qu'ils disent. Leur langue est trop châtiée, c'est une langue de bobo, trop snob pour un poète des bois plus habitué aux quiscales, aux corneilles, aux chouettes, aux mouettes, aux cris stridents du huard qui niche au bout du lac. Il faut manger, non seulement pour vivre, mais émouvoir les tripes, faire plaisir aux papilles. Le goût est un sens pareil à tous les autres. Les chefs de cuisine sont des maestros à la fourchette magique. Les boulangers dirigent la farine à la baguette de pain. J'ai quitté la campagne pour un appartement. Tout l'espace rapetisse, mais l'âme s'agrandit des livres que j'ai lus. Vivre au village, à St-Fer-les-pépines, ne me plaît guère. Dans un appartement, à part les livres adossés aux murs, je ne suis confronté qu'à moi-même. On est toujours seul face à sa propre finitude. J'y vois la vie en noir et blanc, cent tons de gris dans l'épaisseur des ombres. Les couleurs appartiennent aux images champêtres. Les mots colorent notre imaginaire. Je m'ennuie du trottinement des mulots, de la souffleuse l'hiver qui mangeait ma boite à malle deux ou trous fois par mois, de la musique du vent entre les bras des arbres, des chevreux et des bambis couchés au milieu des pommiers, du cri des urubus, des pintades et des poules, du gloussement nerveux des dindons sauvages, de la sarabande des suisses sur les poteaux de clôture, des mariages d'oiseaux sur les fils électriques, du bruit des branches sur le toit, du ploc ploc de la pluie, du ramdam des orages tordant les tôles rouillées, du crissement des ongles de mon loup sur les planchers d'érable, du chuintement de l'herbe sous les pieds, même du bruit de la bécosse quand des nœuds raccourcissaient la chaîne du clapet. Le feu dans le vieux poêle à bois respirait comme un homme. Il grondait dans les grands froids d'hiver et susurrait plus tard en approchant de l'été. Ici on n'entend que les sirènes d'ambulance, le passage des éboueurs, le grincement des pépines. Ce qui se cache dans ma tête n'a plus la même odeur. Le désespoir se mêle aux pulsions des viscères.

 

J'ai vécu longtemps sur le bord des choses. J'avais le vertige en regardant plus bas. Nous sommes toujours seul au bord des larmes, seul comme nous laisserons seul ceux qui partent avant nous. Le temps est une mère universelle, une déesse de terre. Elle est d'avant Chronos, les menhirs et tous les dieux chalcolithiques. Je me suis toujours servi des mots pour me tenir debout. J'écris de plus en plus, mais je penche encore plus, sans arriver à toucher le sol du bout des doigts. À défaut d'arpenter les sentiers forestiers, je voyage dans ma tête. Je cherche l'invisible. La poésie naïve des enfants m'aura toujours manquée, celle des berceuses que leurs mères chantaient, celle des blues et des gospels du Sud, celle des labours et des jardins, celle des premiers mots d'amour ou des dernières prières. Il se remet à pleuvoir. Quand la pluie tombe à siaux remarque-t-on les gouttes qui manquent, les pages qui s'effacent sur les trottoirs mouillés? Je m'ennuie de la respiration du feu, de la course des mulots derrière les plinthes en bois, des arbres du verger liés par des boutures, des années blanches de l'hiver, du sifflement du vent contre la tôle du toit, le vent mouillé, le vent du Nord et des quadrilles, le vent qui défait les cheveux. J'ai recouvert en moi la braise avec des cendres. Je ne sais quel rêve attisera mon être.  Les salamandres rejoignent les étangs éphémères. Les bourgeons du lilas vont se mettre à éclore. Quelques pierres m'ont permis de traverser à gué la rivière des ans, des sons, des émotions, des paysages, des visages. En suis-je à l'heure des bilans? Ce livre est un cahier des charges.

 

Jean-Marc La Frenière

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