Dans un trou de silence

Publié le par la freniere

Je m’agite dans un trou de silence. Quand les mots glissent sur les cordes vocales, le crochet des cédilles en ramène des phrases. Chaque printemps reviennent les squelettes d’oiseaux morts, la poussière sur les épaules des manteaux, le rhume des foins et les spores du pollen. Le soleil fait fondre les traces d’ailes sur la neige. Le vent habite les maisons et chasse les fantômes. Les lézards s’approchent en tirant la langue. Les pinsons revêtent leurs habits de Pâques. Des chenilles accrochent leur cocon aux aisselles des arbres. Le gris des yeux se mêle à la moire des étangs. L’ortie avec ses doigts velus gratte la peau de l’air. La pluie met à nu les oignons des glaïeuls. Des plantes pleines de sève envahissent la terre. Les merles crient sous les charmilles. Les écureuils gris mangent des noix. Chaque jour apparaissent de nouvelles fleurs sauvages. Chaque nuit des étoiles lointaines. Dans chaque nid des oisillons nous cassent les oreilles. Est-ce si difficile de vivre sans artifice, de serrer la main des autres, sans couper le gazon et les cheveux en quatre? Est-ce nécessaire tous ces trucs, ces babioles, ces algorithmes, ces gadgets, ces fils électriques, ces trucmuches ? Est-ce possible de vivre sans prière, sans Dieu

 

Ce matin, le brouillard a tout avalé. On ne voit pas une ride au front du lac, aucune cicatrice au poignet du rivage. Le soleil perce à peine les dentelles de brume. Il est possible avec les mots de détourner le paysage, rendre les arbres symboliques, faire d’une nuée de lucioles une école de fées, nourrir les gnomes des racines, boire de l’eau sémantique, faire d’une bouillie spirituelle une phrase décente. Des nœuds énergétiques tiennent mes yeux en haleine et mes oreilles au garde à vous. La quintessence de la brume se rétracte peu à peu. Le rose des nuages vient mourir dans l’eau. Quelques poissons sautent et sursautent. Ma mémoire retient mieux l’atmosphère et la musique des voix que les visages de l’homme. J’ai un cerveau géographique, une poitrine sémantique. Chaque phrase, chaque mot, chaque lettre me sont des fils d’Ariane. Je salue le retour des bourgeons. Je remercie les arbres. J’apprends à respirer l’haleine des forêts. Chaque jour,  je plie et déplie ma vie. Je me balance dans le hamac de l’air, pas trop loin du bonheur. Il faut tenir le coup entre la mort des uns et la naissance des autres. On ne sait jamais si ce qui pointe à l’horizon sera le point final.

 

Jean-Marc La Frenière

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