Donner du sang

Publié le par la freniere

Les mots volent entre ma chambre et le grand air. Les voyelles volètent. Les consonnes voltigent. Les syllabes virevoltent. Les z zézaient. Les phrases voyagent en chasse-galerie. J’habite plusieurs lieux à la fois. Je voyage avec la mine d’un crayon. Le fil des mots remplace le fil de l’eau et l’autoroute. Une bande d’oiseaux noirs se posent sur un fil, change d’idées, tournoie et revient s’y poser. On ne sait pas toujours le pourquoi des choses. Pourquoi les hommes? Pourquoi les femmes? Pourquoi certains êtres sont seuls et d’autres vivent en couple? Le mois de mai n’a été que l’eau. Qu’en sera-t-il de septembre après le soleil d’août? Quel vent, quel piéton a trainé jusqu’ici ce vieux journal? Ventre en l’air, il expose les mauvaises nouvelles, cache les bonnes et fait mentir la vie avant de s’empaler sur un buisson d’épines. Il y restera combien de temps, jusqu’à la pleine lune, jusqu’à la première pluie, jusqu’à la dernière neige.

 

Mes semelles s’alourdissent. Un sable mêlé de boue aplanit les rainures. Je ne suis pas ici. Les rêves de mon loup m’entraînent où je vivais jadis. Je suis à la fois dans mon lit et la rivière Larose. Ça sent les champignons, les remugles de bois, les troncs d’arbre oubliés. Les murs de ma chambre deviennent bucoliques. Y aurait-il une fourmilière au milieu de mon lit, une ruche dans l’armoire, des poils de chevreuil sur la manche à balai? Entre deux rives, l’eau frissonne comme un tapon de laine. Un immense rocher imite la tête d’un berger au milieu des moutons de montagne. Entre deux terres, le berger se demande s’il a une tête de roche ou s’il garde des moutons pour de vrai. Peut-être sont-ce des mouettes qui bêlent, des vagues qui trépignent. Je cherche un banc de brume entre deux oreillers, un drap d’herbe mouillée, une odeur de thym, une corde de bois vert, un bouton d’or sur une chemise de nuit.

 

Enfants, on trempait dans l’encre le cul des hannetons. Ils inventaient des mots que nous ne savions lire. Ils fuyaient par les alinéas, les parenthèses ouvertes et les marges rognées. Dans une bibliothèque, la poésie m’accueille d’une étagère à l’autre. Quant aux romans, ils m’ont toujours déçu. Je reviens à Char, Guillevic, Villon. Un Éluard m’est tombé sur la tête. Je devrai le relire. Capitale de la douleur, peut-être. Petits, on questionnait la vie. On mesurait l’épaisseur des idées, l’algèbre des visions, la mécanique des gestes. Questions blanches. Questions noires. Les crayons de l’enfance colorent les réponses. Je me débrouille avec l’espoir, c’est le désespoir des abeilles qui m’inquiète. Il pleut soudain. Le ciel pisse partout. Les arbres dégoulinent. Même les bêtes urinent. Le cuir des rochers est comme une syphilis. Qui peut bien écrire dans la nuit, sur un écran ou un cahier d’école? De l’eau tombe d’un crayon et mouille le papier.

 

Ce matin, je dois donner du sang, prêter mon corps pour analyse. Ce n’est qu’une mauvaise passe. Il n’y a pas de pansement pour les âmes qui saignent. Les dieux ne guérissent pas le cancer. Cependant, quelques hommes peuvent recoudre le cœur et greffer des organes. A l’urgence, ça râle et tousse. Ça sent le mercurochrome et le sang coagulé, les onguents et les petits pieds. Le sérum circule d’une civière à l’autre. Un soluté nourrit les cathéters. Des machines offrent les mêmes biscuits, les mêmes liqueurs, les mêmes bonbons. Partout dans les corridors, affalés sur des chaises en plastique, la plupart des patients tremblent. Leurs mains se crispent dans le dos. La maladie fait peur. La plupart des hommes meurent en oubliant de vivre. Ils ont l’âme habillée de faux espoirs, les regards fatigués. L’air est pesant. Les patients végètent. Les femmes partagent leurs expériences et leurs bobos entre deux recettes de cuisine. L’angoisse est comme une boule dans l’estomac, un pain trop lourd qu’on avale de travers. Il y a déjà un décès dans la salle des urgences. Les morts n’ont pas de religion. Une hostie brille dans la main du prêtre. Je ne crois pas en Dieu, mais je prie quand même. Quelque fois une porte s’ouvre dans l’homme. Elle donne sur le ciel. Certains aiment flirter avec la fin du monde. On les reconnaît à leurs yeux ahuris. Ils vivent au ralenti. Le bruit des ambulances les rassure. Un ivrogne interpelle tout le monde comme s’il les connaissait. Il n’y a pas de place pour pleurer seul être. Tous entament une discussion minimale, désespérée ou pas. Il est dix heures du soir. Pour certains, ce n’est qu’un au revoir. Dans une vie à sens unique, on se méfie de ceux qui sont seuls et des joueurs de tours. Je cherche avec qui recharger mes batteries. Les bruits de la forêt nous éloignent de la mort. Ici, le moindre gémissement nous rapproche de la tombe. Blessés, couchés sur une civière, les amoureux continuent d’éclairer. Même leur ombre clignote. Ils ne croient pas à la mort. Ils n’ont peur que d’être séparés quelques instants.

 

Le soleil s’étiole sous le pansement des nuages. Le scrotum me démange, autrement dit, la poche me pique. Je dois revenir à l’hôpital d’urgence. 15 jours d’intraveineuse, de diurétique et de diète liquide. 15 jours de manger mou, de jaquette à fesses, d’urine mesurée. J’ai le moteur qui flanche, le motton dans la gorge et ma batterie faiblit. J’ai les testicules qui flottent dans une immense poche. Je traîne sur mes os un sac de douleurs. Je manque de souffle et de bon sang. De délire en délire, j’existe un peu partout, dans mon lit, dans un lit d’hôpital, dans mon ancienne maison, celle où je rêve d’aller. J’écris du coq à l’âne et de l’âme à l’anus. J’ai l’impression de vivre dans le passé et le futur, rarement dans le présent. Sans quitter ma chambre, je suis à la fois dans la jungle, le désert, la toundra, le macadam des villes. Je voyage en rêve, en dictionnaire, en stylo, en encyclopédie, en recueil de poèmes.

 

On sait qu’il y a une lutte entre les éléments. La terre veut-elle de l’eau ou du soleil? Les veaux veulent téter. Les vaches veulent du sel. Les porcs veulent de la boue. Les êtres humains veulent vivre. Les enfants braillards veulent rire. Des homobiles dorment dans le stationnement payant de l’hôpital. L’une d’elle s’éveille et file vers Plessisville. Je leur préfère les bêtes agricoles et les têtes de bétail, les nuées de mésanges en petit col Claudine, les écureuils rayés sous leur plaid écossais. J’imagine au lieu de regarder. Je grimpe les collines, un brin d’herbe à la bouche. J’enjambe des ruisseaux, là où les écrevisses chatouillent le gras des jambes. Je tourne en rond dans le bois comme un derviche tourneur. Quand je m’y perds, mon loup me rattrape et m’indique la route. Je me réveille ailleurs. Il doit être l’aube. J’entends le bruit des éboueurs, des aide-cuisiniers qui poussent des chariots. Là-bas, j’écouterais les huards et la stridence de leurs cris. Je m’ennuie des arbres, leurs grandes mains arthritiques ou chargées de bourgeons, des pierres granitiques, des mouvements thermiques où rougissent mes doigts, des grandes étendues désertes, de la senteur des bêtes, des odeurs de fumier, de fiente et de rosée. La vie, la mort, l’espoir, le désespoir ont une même origine. Ma vie de chien traîne la patte, mais mes doigts continuent d’écrire et de tracer des signes. Entre deux flaques de sommeil, je pose un œil vitreux sur la littérature. Les phrases balbutient. Les mots bredouillent. Continuer d’écrire sans savoir pourquoi. Faire des ronds dans l’eau. Patauger dans l’urine du monde, le caca d’oie et l’eau des paragraphes. Écrire dans le désordre, avec des béquilles, tout un barda d’attelles, de comme, de comment, de commentaires nébuleux. Écrire sans trahir la vie, mais la mettre d’aplomb. Quand les mots sont hors d’haleine, je l’éprouve physiquement. J’ajoute une virgule pour ralentir le rythme.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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