L'atlas de l'imaginaire

Publié le par la freniere

Qu'est-ce qu'on fait servant de maille sur une chaîne de montage, le cul vissé sur une chaise dans le cubicule d'un bureau? Ne sommes-nous pas faits pour courir dans les bois, courir la galipote et sourire aux oiseaux?  Les enfants s'espionnent sur un écran au lieu de prendre l'air. Les hommes vont plus vite, mais le monde rétrécit. On regarde la mer sur des écrans géants. Je jette à la poubelle mes papiers d'identité, mais je garde l'alphabet. Tous les mots y survivent. J'avance parmi les dictionnaires, les grammaires du souvenir, les atlas de l'imaginaire. Je m'abreuve de signets et d'images, de mains ouvertes pour donner, de métaphores brandies comme des sémaphores, de mots semés dans la matière du monde. Dans chaque trou de serrure, il y a un œil de voyeur. On vit tous assis sur une bombe, les deux pieds sur un champ de mines, le couteau sous la gorge, le fusil sur la tempe. J'avance avec mes bottes en caoutchouc sur des pages d'eau sale, des pages de mucus et de sang, des paragraphes gluants, des parenthèses humides. Je marche un pied dans le désert et l'autre sur la mer, un œil sur le ciel et l'autre sur le sable, la peau mouillée de rosée ou grillée de soleil. Au printemps, le monde se métamorphose. Les couleurs chassent le blanc. Le froid se transforme en chaleur. Les arbres nus s'habillent en vêtements d'été. Les bourgeons éclatent comme des bulles de sève. Le métier d'enfant reste court. On finit tous par vieillir. Les oursons portent une barbe blanche. Les yeux des poupées sont myopes. Les soldats de plomb vieillissent eux aussi. Quelques animaux survivent à la bêtise humaine. Combien de temps encore? Des milliers d'insectes disparaissent chaque année et des milliers d'espèces. La souffrance humaine ne dort jamais.

 

Le ciel est aussi mobile que la mer avec ses nuages qui passent, ses blizzards cotonneux, ses vents liquides. La terre est couverte de sable ou de neige, assoiffée ou repue. Les épines du vent égratignent les montagnes, balafrent l'horizon, écorcent les arbres, écorchent l'azur du couchant. Le rose du matin, le mauve des saisons. Le baiser du vent devient une morsure. La lumière s'enténèbre. Mille touches de pastel se délavent sous la pluie. La terre passe du froid au chaud, de la glace à l'incendie, des braises à la cendre.  L'univers change de couleurs et de tons, de musique et de sons. Le diable est partout, entre les pages d'un missel ou dans un coffre à gant, dans l'ostensoir ou la culasse d'un fusil, sur les dernières nouvelles à la une des journaux. Les mots ont tous une histoire. J'écris pour connaître la suite. Il en faut des coups de tête pour pondre des idées, pire qu'un poulailler de poules écervelées. Mes mots ont pris d'assaut la forteresse du silence. Il y a sur les murs de papier des marges imprévues, des parenthèses à glissière, des manches pour les t, des points sur les i, des chapeaux circonflexes, des pattes de mouche, des e muets, des crottes de souris, des alphabets aux bras cassés, des poignées de main, des tasses à deux anses pour les ambidextres, de l'encre sympathique, des cédilles baveuses, des pustulences grammaticales, des ratures infinies entre le clapotis des mots et l'eau calme du silence. Toute la terre est une mer, qu'elle soit de sable, d'eau salée, de galets, de neige ou de cailloux. Je ne comprends pas toujours les oiseaux. Quand les corbeaux m'insultent, les rossignols m'enchantent. Je préfère que la vie trépigne au point-virgule plutôt qu'au point final. Adossé sur un arbre, je noircis les pages d'un carnet.

 

J'avance dans une odeur de ronces et de pommiers sauvages. J'atteins un ravage de chevreuils. Des éoliennes s'agitent dans le pays du vent. Leurs bras bougent comme des hélices. Je cherche le mot juste, le polit, le triture, le sculpte comme un os. Je me bats avec des phrases rebelles, des virgules hébétées. Je fais le ménage dans le taudis des paragraphes. Je passe le chiffon sur la table des matières. Je passe le balai sur le plancher des phrases, les toiles d'araignées sur le plafond du monde. Les mots sont devenus pour moi plus que la vie elle-même. L'encre a parfois le goût métallique du sang, la consistance du sperme, un goût de sève amère, l'odeur chaude du goudron. Il y a des arbres cachés entre les mots, des vaches qui ruminent, des ailes d'hirondelles qui découpent le ciel, des rivières, des fleuves, des pays tout entiers. L'odorat se promène entre l'odeur d'urine et celle du lilas, l'âcreté du désinfectant et la douceur du pastis. Je fais le mort en écrivant, mais je revis entre les lignes. Face à la lumière ou à l'ombre, on est moins seul avec des mots. On est plus ou moins nus avec des phrases sur la langue. On est plus ou moins fort dans le ring du cœur et la maison de l'âme. Sans crayon dans les mains, je me sens démuni. J'ai le souffle à bout de course. Mes jambes sont de coton. Une meute de cauchemars me mord les orteils. Les griffes de l'angoisse me déchirent la peau. Une scie me traverse le ventre. Malgré tout, les mots tiennent debout et soutiennent ma vie. Mes véritables amis ce sont les mots. Je couche entre les pages d'un livre, celles d'un dictionnaire. Les mots et les phrases s'habillent d'alphabet. De l'encre saigne dans mes veines. Je lance les mots très loin ou les empile dans un cahier. Je les arrache de moi.

 


Jean-Marc La Frenière

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