La sève monte

Publié le par la freniere

Mon loup n’avait plus de dents, mais il ne bêlait pas. Il se rongeait la patte prise au piège des hommes. Il pourchassa longtemps les gibiers de potence. C’est avec ses hurlements que j’écris, son alphabet sauvage, ses mots de poil et d’os, sa ponctuation rebelle. J’ai hâte de revenir en forêt. Je cherche les sentiers où les infirmes ont accès, en quadriporteur, en chaise roulante ou en tapis volant. Les mots se rendent jusqu’aux choses, le pain jusqu’à la bouche, le pied jusqu’à la marche, la marche jusqu’en haut de l’escalier. Les racines s’étreignent sous la terre. La sève grimpe tous les étages de l’arbre. Un seul bourgeon connaît tout des forêts, des marais, des sentiers. Chaque mot est un oiseau faisant un nid avec des lettres. Chaque voyelle est un œuf, un germe, une semence. Le rêve des arbres s’enfonce dans la terre. Les mots s’ouvrent sur les choses et le silence sur la paix. J’écoute avec l’oreille immense des forêts. Je vois avec les yeux de l’eau. J’agrippe avec les bras des arbres. Je chante avec les oiseaux, la bardane et la faim. Les semences toquent sous la boue. L’herbe traverse la terre avec les champignons et les tiges des fleurs. Les saisons se bousculent au portique du temps. Les mois se pilent sur les pieds. L’espace est un visage plein d’acné. Je passe mon temps à péter des boutons de chemise. Le temps passe trop vite, des couches jetables aux culottes d’incontinence, de la table à langer à la table à manger, de la table des matières à la table de dissection, des paparmanes roses aux gosses de nègre, de la suce à la seringue, des risettes au dentier, de la graine à la fleur, du landau à l’ambulance, du berceau au corbillard, de la vie à la mort. Il y a des fleurs qu’on cultive par plaisir. Elles ne remplacent pas celles qui meurent. Où sont passées les mésanges dans leur tunique de nonne, les rouges-gorges, les moineaux, les hirondelles bleues et leurs motels de sable ? Où sont passées les coccinelles rouges, les abeilles locales, les bébites à pétaques ? Les oiseaux qui reviennent disparaissent ailleurs. Les herbes ont une vie qui traverse la terre. Les racines voient sans voir et grimpent vers le ciel. Une vapeur monte du sol parmi l’odeur des fruits et le remugle de l’humus.

 

Je m’agite dans un trou de silence. Quand les mots glissent sur les cordes vocales, le crochet des cédilles en ramène des phrases. Chaque printemps reviennent les squelettes d’oiseaux morts, la poussière sur les épaules des manteaux, le rhume des foins et les spores du pollen. Le soleil fait fondre les traces d’ailes sur la neige. Le vent habite les maisons et chasse les fantômes. Les lézards s’approchent en tirant la langue. Les pinsons revêtent leurs habits de Pâques. Des chenilles accrochent leur cocon aux aisselles des arbres. Le gris des yeux se mêle à la moire des étangs. L’ortie avec ses doigts velus gratte la peau de l’air. La pluie met à nu les oignons des glaïeuls. Des plantes pleines de sève envahissent la terre. Les merles crient sous les charmilles. Les écureuils gris mangent des noix. Chaque jour apparaissent de nouvelles fleurs sauvages. Chaque nuit des étoiles lointaines. Dans chaque nid des oisillons nous cassent les oreilles. Est-ce si difficile de vivre sans artifice, de serrer la main des autres, sans couper le gazon et les cheveux en quatre? Est-ce nécessaire tous ces trucs, ces babioles, ces algorithmes, ces gadgets, ces fils électriques, ces trucmuches ? Est-ce possible de vivre sans prière, sans Dieu.

 

Jean-Marc La Frenière

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