Ni détester ni hair

Publié le par la freniere

Ni détester ni haïr. Ni adorer ni glorifier. Il n'y a pas de héros. Il y a ceux qui font ce qu'il  faut. Certains souvenirs servent d'appui contre les heures, de rambarde contre la peur. La vie, c'est comme une main qui retient un peu d'eau, une vague odeur de bois, de poussière et d'automne, quelques frissons d'hiver mêlés aux faits divers, une saveur de soupe, d'anis et de pain chaud, les vignettes bleues et roses des livres pour enfants, la craie crissante des salles de classe, le chlore des piscines, les phosphates de la terre et leurs sels minéraux. Les jours de pluie sont comme une perfusion alimentant les veines, les sources, les rivières. Le ciel fournit l'eau nécessaire aux plantes. Frétillantes au bout du fil, les araignées cousent et recousent leur toile. Après la fonte des neiges, un vert de jeunesse habille l'herbe neuve. Les chevreuils sortent du bois et envahissent la prairie. On peut compter les faons qui ont grandi pendant l'hiver. Les coyotes, semble-t-il, n'ont pas trop décimé la harde. Tout s'offre et m'excite. Tout s'ouvre et m'exalte, l'herbe nue, les arbres, les bourgeons, les roses, les bleuets, les rouges, les érables à Giguère, le mur invisible des ombres. Il s'est formé de la couenne sur mes semelles de peau. Plus je marche, plus le gravier me déchire les pieds. J'accroche mes yeux au paysage, mes mains à la rampe d'horizon. Les clefs des portes n'ouvrent plus rien. Les mots trébuchent dans ma voix. Tout se mélange dans ce livre, les mots avec les maux, les phrases avec les mains, les pieds avec la route, le rêve dans le sommeil, les vers dans la terre, le vent dans les andins, le vert dans les herbes, le vieil homme au jardin, les raisons de partir, les saisons de l'année, la pointe des pieds et le sommet du crâne, les lettres de l'alphabet dans l'écriture du monde. Le temps se plie et se déplie. Mon front se plisse et se déplisse. Une fissure en moi absorbe l'horizon.

 

J'ai des Y en trop. J'écris yucca, New-York, Yukon. Je nage dans les mots. Je vérifie la température des images. J'écoute la rumeur du stylo sur la page. Je me glisse dans la baignoire du texte. Je lave les scories avec l'éponge d'une efface. On saute d'une roche à l'autre dans le gué d'un ruisseau. C'est ainsi que j'écris, d'un mot à l'autre, suivant le fil de l'encre. Les lecteurs n'ont pas d'âge. À chaque phrase, je suis comme un enfant, la phrase que je lis ou celle que j'écris. Chaque livre est à la fois le berceau et la tombe. La proximité de la mort rend-elle plus vivant? Tout le monde se touche entre les mots, tout le monde se rejoint. C'est l'alphabet qui nous lie et nous sépare, l'alphabet qui relie les lèvres à la parole, les oreilles et la bouche, le rien avec le tout. Chaque matin, l'écriture m'accorde son permis de séjour, m'offre des clefs, des rossignols, des chants d'oiseaux. Il faut se méfier des geais bleus. Ce sont des talibans à plume. Ils s'attaquent aux mésanges et volent les œufs des hirondelles. Où il y a tout, je ne trouve jamais rien. Ça sent l'argent partout, même en pleine cambrousse, la nervosité des banques, l'angoisse des fins de mois. C'est la misère des riches qu'on nous montre à la télévision. Les pauvres, on ne les voit qu'à La Poule aux œufs d'or ou à The Price is right. C'est dans le peu que je cherche. On n'est jamais seul. Il y a toujours la terre, le soleil, la pluie d'été, la neige des montagnes, des arbres, des étoiles. On peut danser sur l'eau, faire la nique à l'orage, un pique-nique au milieu des volcans. On peut tirer le fil sur une pelote de rêves. Soudainement, les arbres sont devenus plus verts. Depuis hier, de nouvelles fleurs sont écloses et l'eau du lac a changé de robe. Les abeilles s'éveillent à l'arrivée des fleurs. Je vais une guenille de lumière à la main pour essuyer la nuit, une éponge de mots pour absorber le silence.

 

On aime. On écrit. Le monde est clair dans les yeux des enfants. Le soleil transforme en arc-en-ciel les larmes des nuages. Le vent s'accroche au parfum du lilas et m'apporte la vie. Des pétales tombent sur la page. J'aime les comme, les comment, les encore, les ploc, les ouille, les poèmes qui brillent parmi les papiers gras, les chevilles qu'on glisse dans les phrases au long cour, les vis qu'on vrille dans les jurons et les gros mots, les malappris, les pensées mal apprises, les mots d'amour qu'on lance au bord du vide pour éviter la chute, les aboiements d'un chien pendant le concert et l'homme en salopette au milieu des smokings. Qu'importe que je pêche plus d'eau que de poissons, je tends ma ligne au fil des mots. Je bouge un peu les doigts. La main écrit, la main en feu ou prise sous la glace, la main tachée d'encre et de sang, la main terreuse et lancinante comme un nerf. Même à vélo, je parle avec le vent. Je tutoie l'horizon. Je pose des rustines sur la roue du langage. Il faut apprendre l'espéranto de l'herbe et la pensée de l'eau, méditer l'aventure de la pluie, pleurer avec les saules, écouter les sonates de Bach sous les doigts de Glenn Gould. Les bras morts des mots me soulèvent parfois.

 

Jean-Marc La Frenière

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