Se rincer les yeux

Publié le par la freniere

On voit rarement le lac caler. Son cadavre de glace coule à pic dans une mare de sang bleu. Les pêcheurs ont remisé leur chignole et rangé leur cabane à glace. Les skidoos ont déserté le lac. Seules les araignées vont marcher sur les eaux les montagnes autour, les arbres agrandissent la forêt. C'est beau. Il n'y a pas encore de hors-bords ni de yachts à moteur. Un balbuzard fait son nid sur la cime d'un arbre. On n'entend pas les gens écrire. Le crayon rend mutique. Tout se passe dans la tête et les tripes. Les phrases bougent au bout des doigts. Quand on se sent vide, il y a toujours des livres pour meubler le silence, des tableaux pour se rincer les yeux, des poèmes pour remercier la vie. Si j'étais un chat, je ronronnerais sur un ventre de femme.

Des milliers de microbes habitent la goutte d'eau. Des millions d'acariens respirent dans le creux des tapis et le ventre des lits. Dans chaque muscle de vie, la mort est aux aguets. Couché sur le dos, je vois le ciel. À genoux sur le sol, je regarde la terre. Les arbres n'ont plus d'ombre. J'injecte à mes oreilles une drogue musicale. Le printemps a une odeur de femme, de cyprine et d'ovaires. L'eau bouge au fond de moi. Le vent touche l'eau de ses doigts malhabiles et les vagues frissonnent. La mer moutonne. L'éclair entonne le tonnerre. Mille bouches d'égout retrouvent le sourire. Sur le point de pleurer, les saules se ravisent et se mettent à chanter. Les jambes nues des filles frétillent d'impatience. Les vieux amants s'enlacent. Toute la terre est en rut. Les graines éclatent gorgées de phéromones. Les premières fleurs éclosent. Les bêtes se font la cour, de l'orignal bandé à la pipistrelle chantant, de la taupe alanguie aux œufs de ver à soie. On avait hâte d''être dehors. Il faudrait pour une fois apprendre à mieux aimer. Il faudrait vivre comme les arbres, solitaires dans la plaine, solidaires en forêt. Il ferait bon marcher sans les mensonges économiques, sans escompte ni pourcentage, sans échéance ni papier. L'art de penser autrement donne des ailes à ceux qui restent jeunes.

 

Jean-Marc La Frenière

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