En relisant Walden

Publié le par la freniere

On dit bonjour qu’il faut déjà dire adieu. Je préfère l’au revoir. Ne jamais dire jamais. Ne jamais dire toujours. La clef de la vie est sous le paillasson. Je n’ai jamais aimé la violence. Au lieu de suriner la vie dans le fond d’une ruelle, j’annotais ses plantes sur les pages d’un herbier. J’espionnais les œufs de mésanges, les trous de siffleux, les terriers de renards. Je taquinais la truite entre les bras de la rivière. Je préférais la boue à quelques mètres de bitume, un gramme de gadoue à un kilo de goudron. Quand je dis le mot arbre, mes pieds s’enfoncent dans le sol. Mes doigts chatouillent la peau du vent. Quand je nomme les nuages, je dessine le ciel. Quand je bine la terre, je suis le ver dans l’humus, la taupe et ses tunnels, la musaraigne et la belette. Quand je sème une graine,, je suis la fleur, le légume, le fruit. Quand j’étudie la mort, j’apprends aussi la vie.

J’ai besoin de l’air et du ciel, de la terre et des poussières, de la bouche et des pommes. J’ai besoin de soleil et de pluie. Les morts dorment sur le dos. Les pendus tombent debout. Les fusillés trépassent sur le ventre. Les soldats crèvent pour rien, un bout de papier ou de monnaie. Aujourd’hui, les cimetières s’éloignent. On y croise parfois quelques vieilles venant pleurer leur homme. Le vent use leur prière. On incinère les cadavres pour mieux les oublier. Quand on a peur de la mort, c’est qu’on a peur de la vie. Il y a des fantômes la nuit qui sortent des tombeaux et dansent sur le plancher des vaches. Rien n’étonne les enfants. Ce sont les adultes qui doutent.

Il n’y a plus de boite téléphonique. Tout le monde a son portable. Allergique à Facebook, j’élèverai bientôt des pigeons voyageurs. On ne sait plus ce que parler veut dire. On ne sait plus penser. On a des opinions. On n’a plus de grandeur d’âme. On n’a plus de cœur au ventre, mais des piles rechargeables. Même chez les marins, les yeux ne pointent plus vers le large Ils fixent des écrans. Il faut se méfier des poignées de main, des accolades. Des mains sont noires parce qu’elles touchent des mains sales. D’autres sont blanches parce qu’elles donnent. D’autres sont douces parce qu’elles savent caresser.

Sur les chemins balisés, le plaisir de la marche se perd. Le sang se retire des pieds. Je veux des phrases que l’on taille au couteau,, mais j’ai une lame qui s’émousse, un vieux canif rouillé, un opinel qui n’ouvre plus. Je voudrais un scalpel, un silex qu’on taille dans la pierre. La maison absolue est la route. Ses meubles sont des arbres, ses bibelots des fleurs, ses chambres des bosquets. Des taupes creusent dans la cave. Des souris dansent au grenier. Des oiseaux nidifient sur le toit. Les phrases verticales se couchent en travers du papier. J’y marche comme un homme. C’est là que je navigue de la prose au poème. A vivre seul dans les bois, j’ai plus appris qu’à l’école. Mon loup m’a enseigné la faune. Les arbres m’ont guidé. Les plantes m’ont aidé à survivre. Les plus petits insectes m’ont aidé à grandir.


Jean-Marc La Frenière

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