Le bois d'épave

Publié le par la freniere

Il y a des lieux qui nous mènent ailleurs, un arrêt sur image, une page arrachée, une tache blême sur un mur où il y avait un cadre, le sillage d’un bateau, les murs d’un village, une ornière de boue, le sourire d’une plage, la fadeur d’une fadaise, la hauteur d’une falaise, un mot d’auteur. Mon chant est trop petit pour les oreilles du monde. Mes pieds boitent comme un verbe éclopé qui se conjugue mal. Le même paysage accroche les regards. Chacun le voit à sa façon. Je n’ai rien demandé, mais le malheur rôde autour de moi. J’ai pris mon visage dans une boite à ordures, mes mains dans le sac des gestes, mes pas au baluchon des routes. Ma valise en peau de vache s’est remise à brouter et mon cerveau rumine. J’ai grappillé mes pas sur le bord des routes. J’ai gaspillé mon temps. Je ne suis pas un héros. Ma vie est inutile. Merci Autin-Grenier de la dire à ma place. Le oui cogne à la porte du non. Sachant qu’il restera dehors, il continue sa route. L’oreille contre le sol, j’écoute chanter les morts. Par la suture du temps, nos plaies se recousent. Nos blessures se mélangent avec le même sang. Notre langue cicatrise les trous de l’histoire.

 

Je dois redonner vie au bois d’épave, refaire le monde à partir de ses ruines, faire pousser les fruits à partir des pépins, repeindre à neuf les planches pleines d’échardes, apprendre la langue de chacun. Les vieux parlent aux pigeons, les ébénistes au bois, les jardiniers aux plantes, les poètes au silence. Je ne suis pas celui qu’on attend pour la fête, je suis le mort qu’on pleure, l’intrus qu’on met dehors, l’étranger qu’on dépouille de son identité. Le pain est noir lorsque le blé est triste. J’avance dans la foule, plus seul d’être mille. La terre a trop de poids sur les épaules, trop d’haltères à soulever, trop de maux, trop de pus, pas assez de mots pour rompre le silence, pas assez de gestes pour redonner la vie, pas assez de regards pour redonner la vue, pas assez de bois pour rallumer le feu, trop de migrants captifs sur des radeaux de fortune, d’émigrants sans passeport, trop d’hommes qui ont peur à la moindre tempête, trop d’athées que l’on force à prier, trop d’enfants qu’on transforme en adultes, de chômeurs qu’on habille en soldats. J’attends tout de la vie, le sourire d’un visage, la caresse d’une main, le goût du pain sur la langue des famines, le goût du vin, la soif du raisin, un grelot qui grelotte dans le cuivre des cloches,  quelques billes dans les poches, un galet, des allumettes, une cenne noire écrasée par le train, un cœur qui bat, un œil qui voit, l’âme qui pleure, l’homme debout, un sexe pour l’amour. On s’égare souvent dans le courant de la vie. On se trompe de porte. Ceux qui cherchent un pays, on leur donne un papier, mais c’est du pain qu’ils veulent, un lit douillet, un bout de paix loin des canons.

 


Jean-Marc La Frenière

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